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" En Terres d'Espagne, du Portugal et d'ailleurs... "

Avertissement  

Cette narration est ouvrage de pure fiction. 

Toute ressemblance

avec des personnes, des lieux

existant ou ayant existé,

des événements présents ou passés

n'est que pure coïncidente.

Le lecteur pourra s'en rendre compte.

L'auteur: 

 (pseudo) Virgile ROBANVALLON

N.B.  Ce travail est encore en cours de correction ! 


Il était une fois... une fiction de la société campagnarde à l'époque des dictatures Ibériques. 

Wald n'est qu'un enfant. Tandis que son Papy assure que tous ses petits mensonges sont vrais. Sa femme Isabel a donné son âme à Dieu et son cœur à Satan. Heureusement que finalement Sœur Rachel emporte Papy au septième ciel. Satanlazar et Paco Bestamontes, névrosés obsessionnels, victimes de refoulements variés, notamment sexuels, régnèrent en Princes des Ténèbres,  commettant les plus grandes diableries en Espagne et au Portugal pendant 40 ans. Le bon curé, le père Trampoline, nuit et jour guette surveille avec frénésie ses ouailles. Malgré son âge il est toujours sur son tremplin. De peur que les villageois prennent le mauvais chemin, il  jongle, saute, glisse, tombe mais toujours du côté de son dieu tout puissant pas du ciel , mais de Lisbonne. Roustina, berceau de cette histoire est selon Wald le plus beau village de la Raia. De ses hauteurs, tel un belvédère, fraiches et vertes, mais jaunes en juillet-août, l’on voit tout ce Portugal fier d’être pauvre, seul dans ce monde perdu et une bonne partie de cette Espagne Unie et Grande dans sa petitesse humaine.

 Bon …jour cher lecteur ! Mais dis-moi ! A la fin, peut-on faire confiance à un prétendu auteur qui divulgue ce que Sa Sainteté de Rome a voulu cacher pendant des siècles ?


Tant de questions et autant de confusions ! Et maintenant, grands et petits enfants, écoutez, osez tourner les pages de ce conte, au fil de la tradition orale, si vous êtes assez hardis !

Pour les siècles des siècles ! Amen ! priait grand-père et Wald ajouta aussitôt:

-     Oh Papy ! Ton Portugal et l'Espagne c’est une vraie ...

-     Mais que veux-tu dire Wald. Attention où tu vas mettre tes pieds… Ouvre plutôt tes portugaises et écoute sans perdre une miette:

«Il était une fois un enfant vivant dans un royaume fantastique. Dans ce conte il y avait aussi, un policier, un roi, un jeune évêque, une jeune religieuse, une église avec sa sacristie,  un pistolet, beaucoup de sang et  …. »

Mais cher lecteur je te laisse inventer, créer ton histoire ou améliorer celle-ci, car je sais que toute imagination aime chevaucher par monts et par vaux et accomplir les plus grands rêves et destinées.

Mais sache mon compagnon de voyage que le royaume dont je veux chanter les réalités et les mystères  se situait dans la partie supérieure et à gauche d'une vieille carte. Il était à la tête de la vieille Europe et du monde connu de l'époque. A l'est, une hideuse pieuvre aux longs tentacules voulait le jeter dans l'océan Atlantique. Au sud, une myriade d'extramundis  au visage menaçant, fortement armés, lui emprisonnait les pieds. Le malheureux royaume était de tous les côtés étranglé.

***

Le pauvre enfant quant à lui était par le monstre, maltraité et détesté !

 Et oui, cher lecteur, le monstre qui ne se sentait bien que quand il faisait des monstruosités. La bête à l’âme perdue, le coeur rongé par la colère, comme un taureau grattait le sol avec sa patte, criait en crachant du feu par les yeux :

-     Não me deixes cà o teu bastardo! Não quero  putas nesta casa!

-     « Ne me confie pas ton bâtard, je ne veux pas de putes dans cette maison ».

Ainsi vociférait le monstre, habitant dans le cœur de pierre de ma grand-mère. De sa taille volumineuse,  elle remplissait le cadre de la porte d’entrée de la maison. Sa voix venait de secouer comme un tonnerre le village de Roustina ainsi que tout le nord montagneux et granitique  du royaume de Lusitanie.

Ma mère, douce comme les prairies du Gerês ruisselant des eaux argentées du printemps, éclata en sanglots. Son cœur était meurtri par l'orage des mots blessants du monstre regorgeant de haine et de mépris.

C'est vrai que son petit Wald avait été conçu trois mois avant le jour de son mariage. Pourtant, ce jour-là,  elle était tellement heureuse dans sa robe blanche. Tellement heureuse de sentir dans son ventre les coups de pied de son enfant qui allait naître. Elle avait un mari qui la comblait. De plus, son fils n'avait-il pas un père?

Tout avait si bien commencé. Elle avait été si heureuse. Elle se rappelait du jour de son mariage. Chemin faisant vers l'église, son fiancé, qui allait devenir son mari, lui dit avec humour et beaucoup de tendresse :

-     Ce sera un grand footballeur, comme Eusèbio, un Benfiquiste de plus.

Mais aujourd’hui encore, les paroles du monstre retentissaient encore et avec violence, dans sa pauvre tête.

-     Puta sem vergonha sujaste para sempre o sangue da minha familia e a brancura do  vestido de casamento.

C’était en effet, un compliment que, même le diable, n'aurait pas osé faire: «pute sans vergogne, tu as souillé le sang de la famille et la blancheur de ta robe».

Ma mère, la pauvre, tellement abattue,  n’éprouva même pas de rancune. Elle dut l'avaler une fois de plus, sa gorge sèche sous le soleil du matin.

« Entraste nesta familia  para a sujar  mas rapido teras de sair para a limpar. Desaparece para sempre dos meus olhos. Nunca mais te quero ver. Amanhã mesmo te vou a denunciar ao sr padre. » ce qui voulait dire approximativement, car  traduire, c’est trahir le texte original, comme l’affirme l’expression italienne traduttore  traditore :

-Tu es rentrée dans cette famille pour la salir, mais au plus vite tu dois en sortir pour la nettoyer. Dis paraît pour toujours de ma vue ! Je ne veux te voir plus jamais ! Demain je vais te dénoncer moi-même à Monsieur le curé.

Il n’y avait pas la moindre tendresse dans le feu de sa colère. Tout son corps, cœur et âme était haine, mépris et intolérance.  Ses paroles tombaient sur ma mère comme un coup de tonnerre dont le claquement retentissait dans tout le village. Presque toutes les femmes du village furent étonnées, mais pas surprises des propos violents de celle que je n’ose pas nommer grand-mère, mais que pouvaient-elles  faire contre elle. Cependant personne ne pouvait les empêcher parler à ce moment-là.

-     Femme au cœur rongé par le fiel et bouffi de méchanceté. Si les chiens avaient la parole, ils ne diraient pas de telles méchancetés. Comment  ce monstre de femme, peut-elle renvoyer sa belle-fille le jour même de son mariage !

Mais les quatre ou cinq puissants du village et surtout leurs femmes, ne pouvaient pas laisser passer cet indigne affront à la bonne morale du village.  Mais grand Dieu que va-t-on dire de nous ailleurs, à Soutugal et même à Lisbonne. Les mauvaises nouvelles toujours se répandent plus vite que la foudre. Leur réputation était menacée. Il fallait la défendre coute que coute. Pas de temps à perdre. Elles n’allaient quand même pas laisser cette dévergondée salir leur honneur et celui Roustina. Leur devoir et obligation était de chasser du village cette mal propre, cette  belle du plaisir. Leur zèle de vertu les poussa à agir avant qu’il ne soit trop tard:

-     Il faut laver au plus vite la souillure, la tâche rouge de la blancheur de notre village de Roustina. Puis l’une d’elles suggéra :

-     Courrons vite chez Monsieur le Curé, qui doit-être encore à table. Qu’elle soit excommuniée ou brûlée sur la place du village. Une autre ajouta :

-     Jetons le bâtard dans les eaux du Coa avec une pierre autour du cou. Les poissons et autres bestioles feront le reste… Celle qui n’avait pas encore parlé dont la langue était comme un couteau aiguisé, trancha  d’un coup sec :

-     Il faut faire un exemple, sinon ce ne sont pas des petits anges qui vont naître, mais des petits diables en fétus qui vont empester l’air pur de notre village.

L’exemple fut trouvé  rapidement !  En effet à l’aube du troisième jour, malgré la prière en faveur de ma mère de tout le peuple du village, Monsieur le curé, sous l’influence des puissants du village, condamna mes parents, non pas au bûcher, comme le demandaient leurs femmes, mais à l’expulsion vers les colonies Africaines. Ainsi la semaine n’était pas encore finie que mes parents et moi attendions  sous surveillance policière à Lisbonne le paquebot Vera Cruz à destination de Luanda.

***

Le sermon de la dite grand-mère mis le volcan endormi du village en ébullition. Les villageois certes n’osaient pas se révolter frontalement contre la force brute des puissants, mais ils agissaient indirectement, d’une façon souterraine. Leur déception et colère n’était qu’endormie prête à bondir lorsque l’occasion était propice. Ainsi à la tombée de la nuit les femmes, qui étaient les plus nombreuses et accompagnées de quelques hommes se dirigèrent vers la maison de grand-père. La porte étant sur un silence de cercueil les hommes sifflotèrent pour éveiller l’attention de grand-père.  En effet celui-ci ne tarda pas à s’approcher de la fenêtre de la façade frontale de la maison. On l’a aussitôt aperçu derrière les rideaux de la fenêtre fermée, faisant des signes qui voulaient dire qu’il allait sortir sans tarder. On l’attendait avec impatience et quelques femmes de pied ferme.

-     Comment David peux-tu  laisser ton serpent de femme cracher ainsi son venin à l’encontre de ton fils et de ta bru, ta belle fille. N’était-elle la fille que tu attendais ?

-     Ecoutez, je vais faire de mon mieux. Grand-père parlait calmement essayant ainsi de calmer la colère des femmes.

-     Mais es-tu un homme ou … ? Vas-tu laisser ta vipère….

-     Ce n’est pas cela ! Je ne peux quand même pas la tuer sur le champ il y a d’autres façons de faire.

-     Moi je vais lui écraser la tête  à ton serpent si tu n’es pas capable. Vous les hommes vous nous pousser à faire des bêtises, mais au bout du compte c’est nous que les payons. Tu es responsable de ton fils, non ? Dit une femme courbée d’un âge plus que respectable, puis elle ajouta encore :

-     Cela ne se serait jamais passé de mon temps. Au lieu d’avancer l’on recule dans ce pays. Maintenant il n’y a plus de femmes, plus d’hommes capables de se battre. Moi Monsieur j’ai fait la Maria da Fonte. Qu’attendez-vous pour faire une autre rébellion !

-     Elle viendra, Elle viendra senhora  Francisca.

-     Puis grand-père, les traits fatigués et abattu, se tourne vers le groupe et leur dit :

-     Je sais que vos cœurs sont meurtris par ce qui arrive. Je sais que votre indignation est grande. Je sais que vous ne pouvez pas comprendre de raison, ce qui est inacceptable. Je sens encore plus dans mes entrailles une révolte plus grande que la vôtre. Tout cela me touche personnellement.  Sachez que je ne fais pas de différence.  Il n’y a pas ici un homme contre une femme Madame Francisca.  Ils sont tous les deux mes enfants, aussi bien l’un que l’autre sans distinction, ainsi que le bébé, mon petit Wald. Ils sont la chaire de ma chaire ! Vous comprenez.

-     Mais alors David, fais quelque chose pour ton fils et pour cette malheureuse. Cours  chez le curé, interviens au plus vite. Alors magne-toi le cul au plus vite !que fais-tu là à attendre. Celle qui parlait comme une mère était la vieille Francisca. En l’écoutant grand père ne put retenir ses larmes. Il pleurait à chaudes, comme Madeleine à la mort de Jésus. Puis entre sanglots il dit :

-     Ça ne sert à rien !

-     Mais pourquoi ? Demande une femme.

-     Ca fait plus de deux heures que je suis arrivé de chez curé. Leur décision était déjà prise.  A l’heure qu’il est je suis un père sans ses enfants !

-     Mais comment cela David ? S’étonnent toutes en cœur.

-     Expulsés vers l’Afrique !

***

« Angola »

Angola, N’Gola pays tropical

Africain, lusophone et Austral

Meurtri le paradis  de l’Afrique

Ta beauté est sans égal.

 

Peuple injustement mal traité

Quand seras-tu enfin aimé!

 

 

Ô Angola, mon joli pays

Quand seras-tu enfin béni,

Cinq-cents ans déjà ! Ça suffit.

 

Réveillez-vous les Orishas africains

Et toi belle Oshum, déesse des rivières !

Sors des pantalons de Shangô,

Couvre-toi de jaunes parures,

Va chercher ton miroir,

Détourne ton cours d’eau,

Dépose sur la table des convives

Un joli vase de verre transparent,

Embellis de fleures tropicales :

Un pied, droit, fier, puis deux et trois

Jaunes-verts-rouges d'Heliniconia

Becs de perroquet,

Pinces de homard,

Impatiente de Zanzibar!

 

Il est plus que temps Oshum 

Réveille-toi et vas! Allez, dépêche-toi

Mais triste aveugle, ne vois-tu que

Mon Angola a besoin d’espoir !

***

Arrivée à Luanda

Là-haut, dans le ciel bleu de Luanda, le soleil du mois août déchirait les chiffons de nuages blancs. A droite s’étendait le tapis vert des pelouses piétinées par quelques maisons coloniales hautaines et méprisantes ; A gauche s’étendait sans fin « le Musseque », la favela angolaise. Des cases carrées misérables au toit de zinc se dressaient dans le rouge de la terre à l’odeur de sang. Un vent capricieux sortait les cocotiers de la plage de leur somnolence et hérissait déjà les moutons blancs de la baie de Luanda.  Suivant la mer pendant quelques kilomètres en forme de fer à cheval élargi  s’allongeait au soleil comme un boa l’esplanade que le gouvernement colonial venait tout juste de construire en un rien de temps. A la va vite, disaient d’autres. Maintenant, qui le voulait, pouvait voir que la modernité et le progrès étaient en marche. Dans d’autres contrées de l’Afrique, une misère et un bazar pas possible. Grace à dieu et à Satanlazar, en Angola, cette terre lusitanienne, depuis cinq siècles, il y avait la paix mais aussi l’ordre, l’autorité et la sécurité. Ailleurs, ils pouvaient continuer à crier des mensonges, mais l’Angola, dieu soit loué dans le respect suivait le bon chemin. Il ne pouvait en avoir qu’un, le leur. Exactement au centre de l’esplanade se dressait froide, en granite  provenant de la carrière des Lajes de Roustina, la statue de Diogo Cão. Posture héroïque. Dans la main gauche une épée et la droite, en angle droit, soutenant une sphère armillaire couronnée par la croix du christ. Regard figé dans le lointain. Un petit jardinet fleuri de becs de perroquet. Il tentait d’apporter un peu de gaieté, mais enfermée par un grillage en fer forgé. Sa couleur noire, toute récente, brillait avec éclat au soleil. Dans la partie inférieure du monument l’on pouvait lire en grosses lettres dorées : En l’année de grâce de 1482 Diogo Cão découvrit le fleuve Zaïre et le Royaume du Congo.

Voilà déjà cinq siècles de culture et civilisation glorieuse de présence lusitanienne en Afrique !

 Mais ce qui attirait l’attention du passant c’était un haut mât blanc, planté énergiquement au sol, perçant le ciel comme une lance où flottait fièrement dans le ciel bleu déchiré par des nuages un énorme et démesuré drapeau portugais dominant tout l’ensemble.

 Ici par la volonté de Dieu et nos hommes illustres du passé commande et ordonne le Portugal. Il ne manquait plus que d’autres gouvernent ce qui est nôtre. Où a-t-on vu un pays africain prospère gouverné par des africains ? Couper la canne, cueillir les grains de café, ramasser le coton, couper le sisal, ça oui. Chacun à sa place et dieu à la sienne. Mais Dieu sait ce qu’il fait…

-     Mais comment cela, reste interloqué le lecteur. Puis  révolté par de tels propos. Mais quel dieu amour et créateur de tous les hommes pourrait-il différencier et sous-estimer une partie de ses enfants !

Ça ne nous intéresse pas… Nous les portugais avons été chargés par le Là-Haut, le Tout Puissant de l’univers, du ciel et de la terre d’une magnanime mission, celle de découvrir le monde au monde avec nos caravelles. Mais pas uniquement. Sa grande volonté voulait que nous y propagions Sa foi, le gouvernions en Son nom et selon Ses propres lois. Ah ces bandits de terroristes.  Des assassins c’est ce qu’ils sont à la solde de ces matérialistes de communistes. Si nous les laissons faire, ces mécréants vont jeter ce pays et le monde tout entier dans  les eaux croupies de la Volga. Des  terres du diable où polluent des grands diables cornus et poilus à la queue fourchue. Des rats des égouts de Moscou ces bolcheviks. Moscou, Moscou, mais leur saloperie de révolution, ne vaut pas un clou de la sainte croix de mon seigneur Jésus Christ. Un être humain, une vie, un pays  sans dieu  finira dans le feu. Le feu éternel, m’entendez-vous  athées du diable et faiseurs du mal en cette terre d’Angola. L’Angola est nôtre ! « Angola é nossa ! Angola é nossa ! »

***

Le pingouin tropical

-     Mais qui est-ce donc cet étrange  pingouin tropical en train de jaboter ? Se demanda papa plus qu’interloqué en sortant la tête par la fenêtre de la jeep.

 Maman interroge du regard son mari et le chauffeur sans comprendre ce qu’elle voyait.  Son regard en plongée depuis la voiture découvrait un petit bonhomme presque écrasé au sol. Il avait un costume noir usé et un trop grand pour le bout de bois sec qu’il était. Il portait une chemise blanche, ripée et souillée par une forte transpiration malodorante. L’ensemble lui donnait lui donnait une allure maladroite d’un nouveau manchot sous les tropiques ! Il essayait de soulever sa petitesse sur la pointe de ses pataudes tout en faisant le salut fasciste à la statue sereine de Diogo Cão. Celle-ci resta de granite  et indifférente à ses couinements et jabotements:

L’Angola est à nous ! L’Angola est à nous !...

-     Ce n’est rien, dit Armando le chauffeur. C’est un vieux ultra, un certain Pashteka, l’ancien directeur de la Jeunesse Portugaise de Guardangal.  Arrivé en Angola, il y a une année environ, et pour civiliser cette Afrique arriérée et la peupler de sang blanc!  Ce sont ses dires. Des restes de propagande Satanlazariste. Des stupidités, des stupidités  mon cher Claudio! Que peut-il peupler cet arbre sec et épineux sans fruit. C’est un vieux garçon comme notre chef de Lisbonne. Peut-être même un… Peu importe ce qu’il est. Il Y a de la place pour tout le monde. Par contre il ne peut avoir de place pour de telles idées qui mènent ce pays au désastre. Avec la victoire en 45 nous pensions que c’était leur fin. Mais ici elles prospèrent encore. La guerre de 39/45 n’a pas fini son travail ni en Espagne ni au Portugal mon cher Claudio. Pour le moment il vaut mieux  la fermer sinon… Visiblement agacé par toutes les immondices sur l’Angola qui sortaient de la bouche du vieux Armando fit grincer les dents et respira fort comme si l’air lui manquait :

-      Le soleil tropical lui a séché la jugeote à ce C… Quant à la civilisation, avec des identités et forces civilisatrices pareilles, elle peut attendre 500 ans de plus. Puis se tournant vers Claudio et Virginia, mes parents, Armando leur dit à voix basse.

-     L’on raconte dans l’élite pure et dure des blancos de Luanda que la vérité serait toute autre. Ce fou, aux idées sales d’un autre temps, aurait été écarté par le pouvoir de Lisbonne de son poste de directeur de la Jeunesse Portugaise, suite à des bourdes répétitives.  C’est que l’União Nacional, création de notre chef, souhaitait donner une image, seulement une image Claudio,  plus conforme aux nouveaux temps se débarrassa de notre pingouin tropical en l’exilant en Afrique. Bien sûr et comme un pareil cas, en lui proposant la chose, comme une promotion.

Papa avait reconnu au premier regard l’ancien Docteur Pashteka, c’est-à-dire  l’exalté  Chef et Directeur Général de la Jeunesse Portugaise dont le devoir était de distiller la propagande salazariste auprès des jeunes  de plus de dix ans dans les établissements scolaires du district de  Guardangal.  En l’écoutant haranguer les élèves de 6ème le jour de sa rentrée scolaire au lycée, les jambes de papa tremblaient comme les brins d’herbe dans la prairie de son village les jours du vent de Nordeste. Il paraît que le soir même, il écrivit une lettre affolée à son papa pour lui dire, qu’il préférait être berger de chèvres et de moutons à Roustina, qu’étudiant au Lycée National de Guardangal !  Le traumatisme fut tel qu’à la fin des vacances de Noël, le jour de son départ pour Guardangal, papa eu une colique qui dura trois jours. Finalement le retour de papa aux études n’a jamais eu lieu et papa devint berger. Un berger qui pendant la journée jouait de la flute à ses moutons et le soir gribouillait des bucoliques.  Pendant quelques mois, durant la nuit, ses sommeils étaient agités. C’est que les discours du docteur Pashteka venaient perturber son sommeil. L’enfant de douze ans était effrayé par le visage rouge d’ivrogne de Pateshka. Parfois papa se réveillait la nuit en plein cauchemar transpirant dans un fleuve de sueur sa chemise de lin blanc trempée. Il voyait une petite silhouette agitée, gesticulant des bras courts et menaçants,  vociférant  depuis le haut de son estrade que le Portugal était en guerre en Afrique, que le pays avait besoin de tous ses patriotes, pour le défendre des terroristes, des nègres, des ennemis. Mais la guerre épouvantait papa. Il préférait jouer avec ses moutons à la laine si douce et taquiner les chèvres qui parfois se cabraient contre lui en lui montrant ses cornes menaçantes. Papa, avec une certaine appréhension qui lui donnait la chère de poule, cognait de son bâton de cognassier en forme de crosse d’évêque par terre. La chèvre rentrait dans le rang et papa se sentait fier d’être berger. Cependant et déjà bien plus tard papa ne put s’empêcher de regretter en partie ce choix. Mais son fils ne serait pas berger.

***

Le traumatisme

Mais comment, se dit en lui-même papa. Moi qui ai fui ce monstre quant j’étais enfant, je le retrouve ici maintenant adulte. Est-ce cela de mauvais augure ? Papa semble perturbé. Tout d’un coup il se laisse gagner par de la superstition. Non, ce ne pouvait pas être le Pateshka d’autrefois. Non, je refuse d’y croire, se dit en lui-même papa. Ce petit tas de merde qu’il avait là, devant les yeux  était bien plus petit que celui qui avaient vu ses yeux d’enfant. Dix-sept ans s’étaient passés depuis cet évènement traumatisant. Il  détestait ce crouton de vieux fasciste, le haïssait même. S’il n’était pas avec son ami Armando, sa femme bien aimée, Virginie et surtout son le bébé, le petit Wald, il l’aurait envoyé en enfer et l’aurait fait enculer par tous les diables. Il détestait ce microbe, ce parasite, ce bourreau qui avait traumatisée pendant des années des générations d’enfants et d’adolescents. Pourra-t-on pardonner un jour ce type de crapules, se demande papa  dubitatif. Pendant des années et des années de 1933 à 1974 ces salops ont lavé le cerveau à des milliers de jeunes pour ensuite les polluer avec des idées fascistes et les contaminer en plus avec les microbes satanlazaristes.  Combien d’années faudra-t-il après pour endiguer dans une société  future le virus du fascisme. Combien d’années pour créer des êtres humains respectueux des autres sous la lumière humaine de la démocratie ?

 Peut-être faudra-t-il pardonner, pour ne pas continuer à alimenter la haine. Oui, pardonner à ces crapules sans cœur, c’est les faire douter de leurs certitudes, leur montrer qu’il y a d’autres chemins. Leur montrer que l’homme n’est pas un, mais multiple dans la richesse de la diversité. Oui, leur montrer qu’il y a de la place pour tous dans ce pays, dans cette Europe et dans le Monde.

– Non, Messieurs Salazar, Franco, Hitler, Pétain, Staline etc… d’hier et d’aujourd’hui encore. Non ! Le chef n’a pas toujours raison ! Crie en silence papa.

De plus, la vengeance ne ferait que placer les victimes d’aujourd’hui au même niveau que les tortionnaires d’hier. Cependant le jour où la démocratie sortira du brouillard, car le brouillard finira bien par se lever, la justice devra être faite à tous ces jeunes à tous ces êtres humains traumatisés. Ces salops devront répondre de leurs actes.

-Mais Claudio tu parles tout seul, lui demande maman.

- Non Virginia, mais qu’est-ce que tu dis-là, mentit papa quelque peu énervé.

- Pardon, mon chéri. Je croyais. Dit maman avec un sourire ironique.

- C’est rien Claudio, il ne faut pas gratter la vieille merde de ces bouses de vache comme la huppe. Il faut regarder devant soi, dit Armando qui, tout d’un coup eu des craintes que le passé troublé de  de son ami ne revienne.

- Partons, partons, redémarre la voiture Armando, dit papa comme s’il avait encore peur du pingouin tropical.

***

Papa s’enfuit au fond de sa caverne

Papa se recroqueville contre la porte de la jeep. S’il pouvait au moins échapper au regard de ses compagnons de voyage. Son envie immédiate serait de se cacher au fond d’une caverne. Est-ce qu’ils se sont rendu compte de quelque chose. Peut-être pas, mieux vaut faire semblant de rien, ne pas en rajouter.

-J’ai un coup de barre. Je crois que je vais m’assoupir quelques minutes, dit papa en excusant dans sa fuite.

-Mais oui mon chéri pique un petit somme !

- C’est l’effet de la chaleur. A moins que ce ne soit le décalage horaire. Ah j’ai compris, je crois que tu as été piqué par la mouche tsé-tsé, dit Armando en riant pour détendre l’atmosphère.

Mais papa dormait déjà à poings fermés comme le paresseux accroché à une branche.

***

Cours de géographie à l’époque de maman

Maman, par contre,  regardait à travers la lunette arrière de la jeep. Elle voyait disparaitre de plus en plus loin  la silhouette du pingouin. Le crâne luisant, couleur de cire, n’était plus qu’un point au milieu d’une tache noire.

Quelles autres surprises inespérées allaient-ils trouver dans cet Angola qu’ils ne connaissaient que par le cours de géographie en Cm1. Tant d’années étaient passées, mais dans leurs oreilles raisonnaient encore :

La capitale de l’Angola est Luanda. Sa superficie est de 1 200 000 km2. Cette province ultramarine est quatorze fois plus grande que le Portugal.

-Mais comment est-il possible qu’une province soit plus grande que notre Portugal  s’était demandé  maman, la 1ère de la classe. Elle fixa le maître du regard en entendant cela, mais il était hors de question de mettre en cause son savoir et encore moins de l’interrompre.

C’est la plus riche de nos provinces d’outre-mer. Elle produit du pétrole, des diamants du café, de la canne à sucre du…

-     Aha ! aha ! la plus riche… Maman avait compris. puis elle se répétait  à elle-même à mesure qu’elle comprenait le truc. Le maitre parle de province portugaise, mais où a-t-on déjà vu une province quatorze fois plus grande qu’un pays ou une nation. Non ! Non ! pas possible. C’est de la propagande officielle véhiculée à l’école. Des petits cœurs de mensonges pour les enfants, qu’ils font passer par des vérités. Non !  Non ! Je comprends maintenant. La vérité, c’est que le Portugal occupe ce pays lointain pour ses richesses.

Maintenant maman n’était plus une enfant. Elle n’était plus à l’école de Roustina.  Ce qui était incontestablement vrai c’est qu’en ce samedi du mois d’aout de 1953 elle était en Angola son Claudio, son ami et son fils Wald. Elle n’était pas triste, elle n’était pas gaie non plus. Maman se demandait avec une interrogation  sans réponse  de quoi serait fait demain.

***

De quoi sera fait demain ?

Vingt-cinq ans s’étaient écoulés. L’Angola du cours d’histoire de maman et papa était déjà bien loin, très loin ! Maintenant maman est en train de rouler en jeep avec trois hommes : ses anciens camarades de l’école primaire de Roustina. Armando est devenu propriétaire d’une moyenne plantation de canne à sucre, mais aussi tabac et coton, sans oublier des petites terres de café. Claudio son mari et moi, Wald, le fruit de leurs entrailles ! Tout le monde roule à sa place dans la jeep devenue rougeâtre par la poussière. Armando au volant prétend que sa jeep et docile et en même temps caractérielle comme un âne. Elle n’a nullement  besoin d’être conduite tellement elle connait par cœur le moindre nid de poule de la route entre Luanda et Nouvelle  Lisbonne. Papa dans sa chemise blanche faisant ressortir son visage rouge d’écrevisse semblait vouloir séduire une seconde fois maman.

- Je retrouve mon beau Claudio voulant plaire à la maitresse d’école autant qu’aux filles de la classe dit Armando content et heureux de retrouver son ami  d’enfance.

Mais papa  ne réagit pas trop à la plaisanterie calé au fond du siège du copilote et droit dans sa cuirasse il était prêt à faire face aux cahotements d’antilope de la jeep et la pensée prête à parer à tous les coups de sa vie africaine. Maman disposait de tout l’espace de la place arrière. Elle était toute occupée avec moi et confiante que la vie en Angola ne pouvait pas être pire qu’au Portugal.

La jeep ne s’occupait de personne tout en veillant sur tout le monde.

 -Je vais leur montrer à tous et en particulier au gamin, dont elle enviait la jeunesse et l’avenir, que je ne suis pas encore un tas de ferraille comme le prétend mon nouveau patron.

La jeep roulait sereine, presque heureuse, comme lors des promenades de dimanche en famille. Elle était presque contente de se revoir en train de rouler sur la belle esplanade bordant la baie de Luanda. Tout en faisant attention à ne pas sortir du tapis de Bitume noir elle avait un œil attentif sur la route et un autre curieux sur la mer.

- Que c’est beau la mer se dit elle !  

 - Mais nous sommes en Angola, mon N’Gola ! Se dit papa  pour s’en convaincre et comme s’il n’avait pas encore abordé le quai de débarquement du port de Luanda.

 C’est que papa, à moitié la tête dans l’ailleurs du passé, projette fixement son regard sur le lointain de la route et essaie d’y trouver aussi le chemin de sa vie. Pas uniquement de sa vie, mais de leur vie à eux trois.

- Mais qu’est-ce que ce pays va-t-il nous réserver. S’interroge papa en silence.

 Le départ du village a été si précipité.  Le curé  et les autres l’avaient mis dans la rue comme un voleur, comme un mal propre. Ils l’avaient exilé comme un traitre, comme un salop,  pas uniquement lui et sa femme, mais aussi le bébé. Le bébé si petit, d’un mois à peine ! Pauvre créature. Comment Dieu ! Comment Monsieur le curé, le représentant de Dieu au village. Comment ont-ils pu faire cela !  Mais qu’avait-il fait de mal ? Etait-ce condamnable d’avoir donné la vie, de concevoir  son enfant, juste trois mois  avant le mariage ? Quelle morale, quel régime peut-il condamner la vie.

-     Pourquoi ? Que faire ? Dans ce village, dans ce pays, ils décident, ils dirigent, ils imposent.

-     Se taire, se taire, car eux seuls ont raison.

***

Le flamboyant

Après le virage à gauche la route s’écartait  maintenant de la côte et s’enfonçait vers l’est et l’intérieur des terres. La jeep prit de la vitesse, tout en essayant de s’écarter des nids de poules, de plus en plus nombreux. Tout d’un coup papa aperçut un magnifique arbre tout couvert de fleurs rouges.

 -  C’est quoi ce bel arbre ? Dit papa avec curiosité et admiration. Mais aussitôt maman  renchérit :

- Il n’est pas seulement beau, il est magnifique. Jamais je n’ai vu un aussi joli arbre, cria-t-elle avec admiration et stupéfaction

- C’est un flamboyant. Vous n’avez pas fini de voir de belles choses dans ce pays ! dit Armando content que ses amis soient sensibles  à la beauté de son Angola. Lui aussi, aussitôt arrivé de métropole, il était tombé amoureux de ce pays, de ses paysages mais aussi de ses gens. Il était aussi heureux que son ami d’enfance vienne le joindre en Angola. Le pays avait besoin de gens comme lui. De plus ce régime ne va pas durer toute la vie. Un jour, il finira bien par tomber, comme un fruit pourri. La liberté, le progrès, s’installent presque  partout en Europe occidentale. Le Portugal ne va quand même pas rester dans cette  longue nuit à l’écart de tout cela.  Il faut aussi que dans cet Angola arrive un air de liberté, un clair de lune, où européens et africains, métisses, main dans la main, construisent un Angola arc-en-ciel. Sinon cet Angola tombera dans l’autre enfer rouge. Qu’ont-ils de mieux, ces soviétiques, ces chinois à nous offrir sinon goulags et camps de concentration. Sinon ce serait  fuir un diable pour tomber avec d’autres pas meilleurs ! Armando se donna à la rêverie, il n’évitait plus les nids de poules, mais au contraire semblait s’envoler dans un plaisir en roulant dessus à toute allure.

 Papa se tournant vers   le chauffeur regarda avec étonnement cette manière de conduire. Mais Armando lui répondit avec un sourire bienveillant qui voulait dire que c’était la meilleure conduite adaptée à la circonstance. Puis il ajouta avec humour.

- Mais ce sont les routes du progrès, du développement angolais dont se vente tant notre gouvernement à Lisbonne. Regarde ces routes Claudio. Elles sont à l’image de notre Angola et peut-être même du régime. Des nids de poule ! En disant ces mots, l’agacement se développait dans les traits de son visage marqué par le soleil. Une certaine fatigue semblait l’envahir et sans le vouloir il se laissa vaincre par un profond bâillement. Comme pour s’excuser et prendre le dessus sur les mauvaises pensées, il fit un large sourire qui faisait de son visage une plaine ensemencée de la plus sereine des tranquillités. Son visage avait changé à la rapidité d’une averse tropicale. Après des cordes d’eau et une certaine obscurité, le soleil revenait aussi vite qu’il était parti. Maintenant, sur son visage l’on pouvait entrevoir même, la lumière blanche d’un champ de coton au moment de la récolte. Malgré un certain mauvais temps dans la tête, dû aux circonstances, il fallait croire que c’était un plaisir de vivre sous les tropiques. Puis se tournant vers papa :

***

Pas de billet de retour

Ne t’inquiète pas, tu vas aimer ce pays. Oui vous allez aimer ce pays, si vous savez le regarder tel qu’il est, si vous savez regarder avec votre cœur ces gens, ces paysages. Sinon mieux vaut  retourner au Portugal.

-     Mais mon cher Armando, quelle idée ! Nous n’avons pas prévu le billet de retour, dit maman en positionnant son bébé sur le ventre pour qu’il fasse son rot et en cachant son sein.

Les yeux d’Armando étaient braqués sur la route comme ceux d’un chasseur sur sa proie, ses pieds jouaient sur les pédales, ses mains caressaient avec fermeté le levier de vitesses tout en expliquant son savoir faire sur les routes angolaises :

C’est qu’ainsi les roues de la jeep bondissent sur les trous de la route comme nos « palancas » noires bondissent en courant devant les crocs des lionnes qui les chassent. Si on ne conduit pas de la sorte, les essieux risquent de se casser. Après c’est la galère. Il faut attendre sous le soleil la pièce qui se fera attendre, un, deux, trois jours, voir une semaine. Le modernisme et le progrès routier de Satanlazar en Afrique, avait fini par endormir bébé. Maman s’assoupissait en faisant le mouvement du yoyo avec la tête. Quant à papa, regardant attentivement à travers le pare-brise rougeâtre de poussière de la route, il semblait oublier les saloperies  du curé  et la honte du départ devant tout le village.

 

***

La jeep rougissait comme un lion

 La jeep ronronnait tranquillement sur du plat. Mais en côte, à la moindre accélération, elle rougissait comme un lion en cage. Sur les trous de la route de Satanlazar elle savait sauter avec l’élégance de d’un impala en pleine course. Le paysage angolais, jamais monotone, lui arrivait à toute vitesse en pleine figure. A son tour la jeep, malgré son âge, semblait le pénétrer avec plaisir et aventure. L’Angola est à nous semblait-elle dire avec amour et délectation au fur et à mesure qu’elle digérait les kilomètres. Des terres rouges défilaient de plus en plus vite. Après des petites collines, ondoyantes dans une mer de verdure, s’étendaient à perte de vue des terres grasses et riches zébrées de vert foncé à vert clair. Un vent doux et vigoureux comme  jeune de vingt ans  semblait prendre du plaisir à faire danser une mer infinie couleur d’espérance.

- C’est du maïs, demande papa. Ce qu’il peut être grand ! Incroyable. Je n’en avais jamais vu de si haut…

- Mais non mon petit Claudio! Dit Armando avec un sourire bienveillant. C’est de la Canne à sucre ! Nous en avons des kilomètres et des Kilomètres ! Elle se plaît ici. C’est une variété venant de Madère qui s’adapte bien à cette terre et à ce climat.

Cette terre angolaise n’a rien à voir avec la terre dure de Roustina et de plus parsemée de pierres.  Elles étaient tellement nombreuses que par endroits l’on dirait une mer de cailloux. Impossible que Jésus soit passé par là ! dit papa en riant.

- C’est pour cela qu’à Roustina certaines personnes ont la tête plus dure que les rochers ! Se moque maman avec ironie.

Après l’épisode du Pingouin tropical un certain malaise venant du passé voulut s’introduire dans l’horizon fermé du compartiment intérieur de la jeep. Mais maintenant, la capote de la jeep était totalement ouverte. Elle laissait voir une fenêtre de ciel bleu s’ouvrant toute grande dans le troupeau infini de moutons de nuages. Les quelques taches noir-marron, dans les autres nuages que l’on apercevait, à peine au fin fond de l’horizon, devraient être des chèvres. Avec ces nuages-là, on ne savait jamais ce qu’ils nous auguraient.  Dans le petit monde limité de la carrosserie de la jeep, les quatre habitants sentaient que leur taux de bonheur semblait croitre avec les kilomètres. La jeep devenait petit à petit le pays du bonheur retrouvé. Papa et maman riaient, piaillaient, sautillaient sur les branches de l’arbre de l’illusion angolais, comme des oiseaux au printemps. Une nouvelle saison inconnue allait commencer. Ils allaient enfin pouvoir se libérer et même, se donner le plaisir de plaisanter pour la première fois dans leur vie de mariés.

- Cette terre sent la maternité. Elle a dans ses entrailles la forte odeur qui se dégage lors de la naissance des nouveaux nés. C’est profond et ça te pénètre là dedans  Armando, dit papa se tapotant la poitrine.

- N’exagère pas Claudio ! Tout nouveau tout beau ! Il y a en Angola aussi des choses moins gaies, moins paradisiaques, tu verras ! Dit Armando avec sérénité pour calmer l’enthousiasme de papa.

Papa remarqua, mais ne dit rien ! C’est qu’Armando l’avait appelé par son prénom. C’était la première fois depuis tant d’années. Papa se sentait heureux. L’on voyait, sans se tromper, que papa était captivé par tout ce qu’il voyait. Il adhérait de tout son corps, cœur et âme à une sorte de magie, à moins que ce ne soit, une religion d’un dieu créateur de la beauté de la terre africaine. 

Ce qui ne surprenait pas tout à fait maman c’est que les femmes en Afrique aussi, semblaient travailler plus que ces paresseux, les hommes. En effet régulièrement au long de la route la jeep dépassait ou croisait des femmes, chargées comme des mulets, transportant du bois sec ou autres matériaux inconnus des yeux européens. Les hommes devant, droits comme des pieux, semblaient porter fièrement, comme des fusils sur l’épaule, des sortes de hues. Ils avaient  probablement égratigné un petit lopin de terre en bordure de la forêt pour planter quelques sillons de manioc. Que l’on n’aille pas croire des bavardages de femmes. Non, le vrai travail est une question d’hommes. On est fier nous les hommes africains.

Dans un autre registre papa sans se rendre compte laissait aller sa penser naviguer dans le passé en silence. Si ces gens venaient vraiment de planter du Manioc, c’est que l’on était déjà à la fin de la saison des pluies. Papa se rappela des enseignements concernant l’agriculture africaine de son dernier maître d’école, Monsieur Théophilo, surnommé par les hommes de Roustina, l’africain. Par contre les gamins, ses élèves, lui ont donné le sobriquet de gruyère. C’est qu’il avait une peau jaunâtre parsemée de trous comme le dit fromage. L’on disait en secret au village que c’était la vengeance d’une jeunesse de débauche ravagée par la syphilis. Ce qui était vrai c’est qu’il avait exercé pendant une dizaine d’années en Guinée-Bissau où il avait réussi à faire une jolie métisse nommée Fernanda. Ce fut la cause au village à des grandes inondations d’eaux troubles de ragots, de curiosités, de choses incompréhensibles. On n’avait jamais vu une négritude pareille au village et de plus elle était incroyablement belle. Mais comment était-il possible de croire qu’une laideur pareille puisse engendrer une telle beauté. De plus venant d’Afrique où selon la riche tradition il n’y avait que des singes se faisant des grimaces dans les arbres. Les plus aisés du village se méfiaient de lui comme d’un étranger. Le curé du village croyait dur comme bois d’ébène qu’il fallait se méfier des idées extravagantes de ce voyageur de la brousse africaine. L’Africain avait beau être maître d’école ses idées dites d’avant-garde troublaient les meilleures de ses brebis au village. Monsieur le curé n’osa pas le dire lors du sermon dominical, mais laissa entendre en privé à ses amis et protecteurs au village que ce monsieur n’était pas seulement laid comme un pou, mais comme une hideuse araignée avait tissé une toile pas claire avec le parti pro-indépendantiste le P.A.I.G.C.  Un traite qu’il fallait avoir à l’œil !

***

Et vogue la galère de papa !

Le cahotement de la jeep sur le sol angolais eu raison du manque de sommeil de papa. Il se permit même quelques petits ronflements que tout le monde, même bébé, accepta avec compréhension. Papa depuis l’épisode d’expulsion vers l’Afrique perdit l’appétit, le sommeil, son père, ses amis, son chien Batista et même cet air frais et pur de la montagne. Que ça sentait bon à Roustina et surtout le matin, au lever du soleil. Sa mère ne lui manquait pas vraiment. Jamais il n’avait trouvé en elle cette peau douce de la main lui caressant le cou ou même le visage. Il se rappelait vraiment de sa voix masculine lui criant dans les oreilles le dimanche matin.

-     Il est déjà 9 heures fainéant. Lève-toi bon à rien ! Je suis debout depuis  5h du matin. Tu crois que je vais tout faire dans cette maison. Ton père tout le temps parti dieu sait où et toi …

-     Mais c’est dimanche maman…

-      Mais  Claudio tu es en train de cauchemarder ou quoi ?  lui dit Armando en lui posant une main sur l’épaule gauche.

-     Il ne dort pas bien depuis quelque temps, intervient maman en lui tapotant avec tendresse sur le dos, comme pour lui dire qu’elle était là pour le meilleur et le pire.

Et Armando se permis même, un petit discours amical débordant d’amitié paternelle.

      - Mais tu sembles pensif Claudio. Quelles sont tes inquiétudes ? Calme-toi. Quoi qu’il en soit ici en Angola il y a quand même moins de problèmes qu’en métropole. Je ne parle même pas de liberté, de … Non Claudio, il ne faut pas te faire du mauvais sang. Ca ira. Au début tu auras quelques surprises. On te dira que les noirs ceci, que les noirs cela. Tous des terroristes, mais tu verras qu’ils sont comme toi, comme moi. Il faut laisser parler. Il faut écouter. Puis tu y mets ton petit grain de sel. Mais attention il ne faut pas avoir la main lourde avec le sel. Sinon !

Sinon quoi ? Demande papa et maman en même temps.

- Sinon ce sera l’enfer, pire qu’en métropole.

- Ne t’inquiète pas Armando, dans la vie et en toute circonstance, mon Claudio sais faire de la bonne cuisine et en particulier du bon « Caldo verde », de la soupe au choux galicien. C’est un délice de voir les étoiles d’or, à l’huile d’olive, briller autour des rondelles de saucisson rouge et le tout, ondoyant dans un petit lac de terre cuite qui, te chauffe joliment tout ton jardin secret, ainsi que tes mains en hiver. Pour le sel, il sait faire mieux qu’un paludier des marais salants de la ria d’Aveiro ! Ne te fais pas de soucis Armando, il sait être bon cuisinier autant qu’un excellent diplomate. Je lui fais confiance. Ce n’est pas parce qu’il est là, mais pour lui, je mets les mains au feu ! Oui, tu peux faire confiance à mon mari. Il a l’habitude avec eux.

- Mais c’est qui « eux », demande le lecteur qui commence à en avoir assez de tous ces zigzagues dans ce qui devait être une ligne droite. Nous réclamons une écriture simple comme bonjour et des idées claires et droites comme des i. Pourquoi se fatiguer à réfléchir inutilement.

-Inutilement, demande l’auteur. Mais mon cher lecteur, tout le monde sait que la soupe à l’eau s’avale vite mais ne rassasie pas son homme.

- Sois indulgent avec ma Virginia. Ce que les femmes peuvent être bavardes et parler pour ne rien dire ! Dit papa en éclatant de rire.

***

Le plateau de Nova Lisboa

Le ciel était d’un azur incroyable avec ça et là de nuages blancs se déplaçant paresseusement. Le soleil tropical fracassait ses ardeurs contre cette grande assiette creuse à l’envers de terre rougeâtre, qui s’étendait maintenant à perte de vue. Même le moteur vieillissant de la jeep respirait avec satisfaction l’air plus frais et limpide du plateau de Nova Lisboa. L’on avait l’impression que, maintenant la jeep reconnaissait son chemin les yeux fermés. C’était avec plaisir qu’elle revenait à la maison. Même en étant plus jeune elle n’avait jamais été folle de la côte touristique au sud de Luanda allant jusqu’à Moçamedes où soufflent des  vents chauds et secs qui contrastent complètement avec les eaux plus que froides du courant de Benguela. Ses quatre roues sur le macadam de misère ou les pieds dans l’eau glacée, c’était tout simplement l’enfer. Avec cette chaleur d’enfer, son sang jaune-or visqueux tourbillonnait à l’intérieur de la culasse. Il risquait même de tourner au noir et devenir un liquide rêche et acide. Elle avait beau chercher l’air avec son système de refroidissant tournant désespéramment à fond, ses poumons s’essoufflaient et le joint de culasse menaçait de casser. Elle n’en pouvait plus. Cette chaleur, était peut-être agréable pour ces colons, au visage de craie, venant du froid des montagnes du nord du Portugal. La chaleur ne pouvait être qu’agréable qu’à ces Tugas  qui ne foutaient rien, mais que faisaient travailler les autres comme des esclaves. Elle pensait cela, mais en réalité, elle n’en savait rien, elle ne savait même pas ce que c’était le froid. Fabriquée parait-il dans la banlieue parisienne, par des mains calleuses aux accents étrangers, avait-elle entendu dire, elle était arrivée après un mois de bateau  au port de Lobito. Ensuite pendant sa longue vie, elle, la bagnole, n’avait connu que des kilomètres, sous la chaleur humide et toujours chargée comme une bourrique sur des routes où même le diable n’aurait pas voulut rouler.  Même si maintenant elle était vieille, méritant une bonne retraite tranquille, pas une retraite de misère ne permettant pas à une personne de vieillir dignement, non, elle ne se plaignait jamais. Il y avait encore en elle un élan d’énergie, venant de son cœur de fer, une envie de rendre service encore au patron. Un patron ou un colon, ou quelque chose de semblable, car elle n’entendait plus très bien. Non son patron ne pouvait pas être un colon, tellement il était différent des autres crapules, comme la garce de sa femme.

***

Rancune de jeep

Celle-ci, elle ne pouvait pas la supporter. Elle avait beau lui piétiner, lui écraser le champignon, une jeep fière de sa personne ne démarrerait jamais. Se noyer plutôt que de transporter ce tas de méchanceté où qu’il fût. Les engueulades, les noms d’oiseau ne la feraient pas changer d’avis.

- Armando ! Armando ! Ta voiture de merde ne démarre pas ! Mais quel vieux tacot a-t-il acheté ! C’est un amoncellement de rouille ! Un vrai torchon zébré de rayures et un amalgame de tôles froissées. Bonne pour la ferraille ! Quand on achète avec de l’argent de singe l’on a que des bananes pourries !

- Mais Dulce, calme-toi ! Il ne faut pas tirer sur le starter comme tu tirais sur les pis des vaches dans ton bled !  Il faut être moins brute avec le matériel. Qui ménage sa vieille monture va encore loin. Attends, mais laisse-moi faire ! Ecoute-moi ! A la voir comme ça elle à l’air vieille, mais le moteur tourne comme une horloge de Savoie.

La jeep était heureuse de se faire caresser, toucher par un homme si sensible, si doux un si bon mari que cette rustre de bonne femme ne méritait pas. Avant le mariage avec ce charmant homme, la garce n’était qu’une souillon de village et maintenant elle traitait tout le monde comme un dictateur. Je vais démarrer un premier coup et tourner au ralentit comme une mélodie nuptiale. Juste pour la faire suer !  C’est que je déteste ce type personnes arrivistes, capables de tuer père et mer pour y parvenir.

Elle avait beau n’être qu’une simple jeep, une bagnole parfois dans la bouche de quelques uns, mais elle n’était pas comme ça ! Elle ne serait jamais comme ces gens m’as-tu vu ! Elle avait un cœur gros. Elle ne se maquillait pas, elle ne se parfumait pas, non elle ne se mentait pas à elle-même. Après des services dans la brousse, elle revenait pleine de poussière rouge. Des blancos à la mauvaise haleine  la traitaient « de sale noire » à quoi elle avait envie de rétorquer que sous les tropiques on aime l’eau tandis que dans la froide Europe on s’en éloigne. Les fièvres et autres maladies provenant de milliers d’année de saleté et promiscuité dans les villes et villages ont civilisé joliment l’Afrique et pas seulement, mais… Elle ne voulait pas terminer la phrase. Elle ne voulait pas jeter la pierre  à personne. Peu importe, en Afrique il y avait bien sûr des bagnoles pauvres et sales, mais dans son opinion la pire des saletés c’était celle des idées. Voulait-on l’obliger à énumérer le nombre de guerres et autres saletés  dont l’Europe avait été championne au cours du dernier millénaire !  

Il serait bien moins fatigant de ne pas s’occuper de rien, s’en fiche que la société, les gens aillent bien ou pas. Mais elle en tant que jeep avait parcouru beaucoup de monde, elle avait vu beaucoup d’injustices et de misère.  Elle avait toujours cru qu’en travaillant dur on finirait par y arriver. Mais les années passant, de plus en plus vite, elle comprit que quelques uns ne font presque rien et ont tout, tandis que d’autres travaillent comme des mules et n’ont rien. Que personne vive de la sueur et du sang des autres. De parasites, des...

Pourtant elle avait besoin de se protéger. Chacun ses problèmes. A chacun ses crevaisons, à chacun son cholestérol dans les durites, à chacun son Alzheimer dans le système électroniques, assez d’emmerdes comme ça. Les siennes n’étaient-elles  pas assez pour son âge. Maintenant il faut céder la place aux jeunes. A eux de relever leur défi, comme elle avait relevé le sien en son temps, en son époque. Chaque génération doit relever ses défis et dieu pour tous, n’est ce pas !

 En s’approchant de la maison, elle éprouvait une sorte de bonheur, le bonheur du retour, le bonheur de retrouver les siens. Elle sentait déjà dans les narines du système de refroidissement l’odeur du pays, son pays de Nova Lisboa, un pays qu’elle avait appris à aimer. La fin du voyage  était proche, même s’il y avait encore du paysage à voir et à découvrir.  Il  restait tout au plus une centaine de kilomètres à faire. Déjà plus de 500 km dans les pattes, ou mieux autour des roues et tout c’était bien passé jusque là, grâce à Oshum le dieu Africain. On dirait même qu’une légère brise fraîche autant qu’agréable caressait maintenant sa peau rouillée et les visages rouges des trois passagers. Bébé dormait à poings fermés. Tout le monde arrivait content. C’était cela le plus important, se disait-elle, la jeep.

***

N’était-il plus que temps de réduire la vitesse. On arriverait bien avant le coucher du soleil. Que diable, toujours dans la braise. Elle faisait le bilan de ce qu’était sa vie. Jamais une minute à elle. Jamais le temps de s’assoir. Jamais le temps de parler avec son mari, ses enfants. Elle n’était pas vraiment une voiture, elle n’était qu’une jeep. Jamais dans sa vie passée à avaler des kilomètres comme une esclave, jamais une de ses routes lisses comme des feuilles de papier. Ces feuilles tombant du ciel comme averse ou de on ne sait pas ébouriffées de grasses lettres rouges de différentes tailles trouvées sur le bord de la route et le plus souvent en traversant ces maudits Musseques de misère.

« Halte au colonialisme portugais !  500 déjà !. Dehors le fascisme de Satanlazar ! Dehors les Tugas !  Debout peuple d’Angola. Lutons unis pour l’indépendance de notre patrie. Indépendance. Rejoignez le MPLA »

C’était son patron qui lisait les papiers. Elle pauvre bagnole, ne savait pas lire, comme les 90% autres voitures angolaises. L’école ça ne nous concernait pas c’était seulement une préoccupation des visages de craie. Notre boulot à nous, les bagnoles, était de rouler, rouler, pour les tugas et remplir nos ventres ronds de kilomètres. Que voulez-vous ! C’est la volonté de dieu, leur dieu. Nous on sait pas lire. Non jamais, jamais le temps de regarder vraiment le paysage. Et attention à ce nid de poule, attention à cet autre  trou. Bientôt Nova Lisboa. L’air semblait maintenant presque limpide et frais mais. Une fraicheur  te pénétrait par les narines ouvrait les portes et te pénétrait à l’intérieur de ton corps. Quelle sensation de bien être, de son chez soi après cette chaleur Luandaise qui t’écrasait l’âme et le cœur au sol brulant. Il lui semblait même que çà cahotait moins en devisageant au loin les maisons blanches de la ville. Nova  Lisboa était pourtant une charmante ville de province, mais vue de Luanda c’était le cul de Jude. O les mollets, ô les cardans ! ô les amortisseurs.  Par moments elle était les rotules à terre ! J’en peux plus ! Mais mon bon dieu Oshum, quand va-t-on arriver, viens à mon aide, viens à mon secours …

***

Mais que c’est long mon bon dieu Oshum

 Cependant dans le petit habitacle, maintenant le toit ouvert, allez, respirez cet air de  Nova  Lisboa, ça sent bon hein ! Les corps des passagers étaient secoués comme des pommes de terre argentines. De leur côté les piétons de la route de plus en plus nombreux au fur et à mesure que l’on s’approche de la civilisation de Nova Lisboa s’approchent aussi vite que le vent et puis s’en vont en arrière à la vitesse de l’ouragan. Leurs corps se figeaient au loin devenant des silhouettes fixes comme des bornes kilométriques sur la route.  En s’approchant de la destination, l’on traversait de plus en plus de grandes bourgades avec leurs Musseques qui pestaient l’air et blessaient le regard. Il y avait des nuages de poussière se soulevant de la terre rouge. Ci et là l’on pouvait voir des sillons d’eau polluante ou fossoyaient de petits cochons noirs accompagnées de poules naines. Tout en faisant attention à elles, ces stupides poules venaient se faire écraser par les roues, comme si elles avaient perdu la tête. Les gamins les appelaient les poules-bagnoles. On pouvait voir aussi en cercle, comme des poussins autour de leur maman, des cases carrées, presque identiques,  écrasées par des tôles de zinc. Celles-ci brillaient en réfléchissant le soleil comme des panneaux solaires, mais qui ne produisaient pas d’électricité. Donc la nuit, les noirs restaient dans le noir et les blancs dans la lumière électrique.

Quant à la jeep, chargée comme une bête de somme était pressée de se débarrasser de son lourd poids. Elle continuait de bondir sur les nids de poules fatiguée comme gazelles et impalas en fin de course au moment où les gueules et les griffes de leurs meurtriers s’apprêtaient à donner le coup fatal.

-     Mais mon bon dieu Oshum, quand vat-on arriver !

Les dits sauts de gazelle de la jeep donnèrent vie au petit estomac de bébé. Il commence à se remuer, tout en cherchant délicatement avec ses petites mains d’ange, la poitrine, puis le sein de sa maman. Mais  ne le trouvant pas, il commence à pleurer.

     - Tiens mon fils me rappelle qu’il y a  ici  une bouche à nourrir, dit papa heureux  se tournant vers Armando.

- Ton fils a faim dit maman gênée et questionnant du regard son mari. C’est qu’elle  ne savait pas si elle pouvait se permettre de donner le sein devant Armando. Après tout elle ne le connaissait que depuis peu de temps. Au village les lois de la morale étaient strictes, mais ici en Afrique elle ne savait pas encore. Elle avait entendu dire qu’en Afrique les gens vivaient presque nus. Eh bien ! Elle découvrirait et démêlerait le vrai du faux. 

Mais oui, autorisait son mari en assurant d’un sourire. Puis il ajouta. Armando sait ce que c’est la maternité  puisqu’il est papa.

Se tournant vers Armando.

-Tu as combien d’enfants déjà ?

***

Hommes femmes, cocotiers et flamboyants

Maintenant les cocotiers, les flamboyants, les champs de canne à sucre courraient à toute vitesse vers l’arrière tandis que la jeep semblait immobile. Cà faisait plus de 7 heures que tous les quatre s’enfonçaient vers l’intérieur. Au fur et à mesure que le cacimbo, c’est-à-dire le brouillard  tropical se dispersait, le soleil semblait chauffer davantage. Par moment malgré l’air de la route papa sentait une sensation d’angoisse. L’on dirait des petits étouffements. Probablement ce n’était que des petits symptômes de son asthme d’enfance. Puis papa  eu un léger assoupissement et dans son rêve  rapide, mais profond, il revit son arrivée au port de Luanda.

Il  venait tout juste de poser ses pieds sur le sol angolais après plus de quinze jours de voyage. Ce furent de longues journées, plus qu’inconfortables, dans les cales suffocantes du paquebot Vera Cruz qui disposait aussi de 3 étages au-dessus, de salles de spectacles , de restaurants, de beautés et commodités de toute sorte pour le bien et les aises de ces  gens respectables  qui n’avaient pas lésiné sur les moyens, parfois à coups de fouet sur le dos en sueur de ces nègres paresseux et mal élevés pour s’enrichir en peu d’années dans notre plus belle province d’outre- mer, notre Angola.

Papa et maman étaient sortis par l’arrière du bateau tandis que les autres des étages d’en haut sortaient par devant comme des rois de la canne à sucre, du café, des diamants. Ils aimaient se montrer en étalant leurs bijoux, leurs costumes impeccables. Les hommes tiraient du cigare, tandis que les femmes dandinaient le popotin en voulant dire, regardez comme j’ai un mari riche. Le régime les montrait  au journal de 20h dans la seule chaine du pays en noir et blanc flou. Dans les réclames après le journal, la voix de Satanlazar, plaisantaient certains, le petit peuple pouvait rêver et croire que lui aussi pourrait devenir propriétaire de terres en outre mer et riche

Il y avait aux abords des grilles du port tout un petit peuple, rêveur, pieds nus, culotes sales et déchirées dans des maillots de corps sans manche aux couleurs sombres écrasées  par le soleil et encore plus par le regard condescendant de ces modèles de fierté nationale. Cela prouvait que si l’on voulait dans cette Afrique Portugaise on pouvait. On pouvait être riche. Si on ne l’était pas c’est que l’on ne le méritait pas. Ce n’était nullement la faute de notre gouvernement et encore moins de notre Satanlazar, le plus brillant homme politique que le Portugal ait jamais connu. Nous devons toujours savoir respecter et obéir à ceux qui ont la difficile et ardue tâche de nous gouverner. Nous confier avec humilité à Dieu, car seul, Il sait ce qui est bon ou pas pour nous.

***

La bonne affaire, pour presque rien

Armando, un ami de jeunesse qui avait quitté la métropole juste après son service militaire était aujourd’hui, patron d’un quart des nègres du tout nouveau « Musseque » de Nova Lisboa qui travaillait dans ses plantations de tabac de l’aube au coucher du soleil pour presque rien. Armando n’était pas vraiment ce que l’on peut appeler un colon. Il n’avait pas la mentalité, ni la richesse. Il n’avait pas non plus une grande maison coloniale  avec un jardin d’agreement à faire rêver les pauvres. Non. Il avait une maison, certes confortable, mais de taille moyenne et entourée de « capim » des hautes herbes, presque au milieu de sa plantation de bananiers.

Bien sûr sa femme lui réclamait un jardin, mais il pensait que c’était un gaspillage de la terre quand tant de d’africains n’en avaient pas. C’était aussi une sorte mépris à l’égard de ceux qui crèvent la faim. 

 - J’ai du mal à étaler de la richesse, devant autant de pauvreté. Cela me met mal à l’aise, expliquait-il à sa femme.

 Sa femme Dulce, qui n’était douce que dans le prénom, ne l’entendait pas de la même oreille. Elle le faisait constamment savoir à son mari. Elle menaçait. Elle menaçait et il n’en tenait pas compte. Mais un jour il le regretterait et pleurerait comme un crocodile ce qu’il n’avait pas été capable de garder comme un homme.

- Non Monsieur, je ne le supporterai pas indéfiniment. Que va-t-on dire au village, que je suis une pauvre en Afrique ! Non Monsieur ! Ce n’est pas pour cela que je suis venue dans ce pays de nègres.

Elle exigeait, auprès de ses employés africains, que toute phrase lui étant adressée commence par Madame Dulce.  Madame Dulce n’acceptait pas le moindre écart de respect à sa personne, qu’elle croyait au dessus de toute cette négritude. Elle aimait se montrer rigide et autoritaire, sans le moindre sourire à l’égard de ceux qui la servaient. Ses pieds étaient torturés toute la journée dans la chaleur tropicale, par des chaussures noires ferrées  qu’elle ne quittait que lorsqu’elle était seule. Toute la journée l’on entendait les fers battre le planché et raisonnant dans toute la maison comme l’armée nazie marchant sur la chaussée. A son passage toute la négritude devait trembler et baisser son regard. C’était une femme affamée de pouvoir et d’avoir. Elle n’était pas une molle comme son mari, mais une dure qui voulait avoir, posséder, avaler plus que son joli ventre lui permettait.

-    Chez mes parents, c’était la soupe à l’eau claire le matin, le pain sec à midi et le soir son petit ventre air frais sous des belles étoiles. Mais les étoiles sont laides et moches si le ventre est vide. Criait-elle, maintenant  je veux manger, remplir ma panse. Je déteste la pauvreté, la racaille, tous ces bons à rien. Je m’en fou de la misère des autres. Ce qui m’intéresse c’est vivre dans la richesse et l’abondance, même si pour y parvenir il faut écraser quelques uns. Eh bien qu’ils crèvent tous ! Cette terre est nôtre depuis des siècles, car hier comme aujourd’hui nous avons su la prendre. Criait-elle encore davantage, dans une sorte de vengeance et une colère qui allait croissant:

-     J’en ai assez d’être douce. Mais pourquoi mes parents, ces idiots du village, ont pu me donner un prénom pareille, Dulce. La douce, mais je ne suis ni douce ni gentille, je suis le diable, s’il le faut. Le diable pour triturer ces sauvages. Mes parents, des ratés, même pas foutus de trouver un prénom convenable.

***

La baleine blanche

Dina la domestique de la maison, une mulâtre svelte comme la reine du Shabbat, bavarde devant les regards de Monsieur Armando, le patron, silencieuse comme une carpe devant les reproches de Madame Dulce, prétendait que celle-ci était une hyène capable de réclamer sa part et même voler un morceau de carcasse d’impala aux gros lions blancs.

-     Ce que les visages de craie peuvent manger, mais cette baleine blanche, c’était le sobriquet donné par les employés à Madame Dulce, mange comme une vache. Elle est plus ronde qu’un tonneau à l’huile de palme, comment fait-il son mari pour lui poser le pantalon dessus, se moquaient en riant ses négrillons en cachette.

-     Je mange, parce que j’aime manger. Mais qu’est-ce que cela peut faire à cette tribu négrillonne aux visages creux et aux ventres ronds. Moi je regarde vers cet Angola blanc, qui mange et possède sans limites. Pourquoi ne devrais-je pas faire pareille. Puisque tous les blancs chassent, dévorent dans cette jungle, cette grande réserve africaine, 14 fois plus étendue que la superficie du Portugal, moi aussi je veux aussi manger dévorer. Moi, Madame Dulce, Maîtresse de cette négritude, par  la volonté de Dieu, je veux ma part, toute ma part ! Que cela se sache, criait-elle rouge comme charbon dans la braise.

Cette réserve leur appartiendrait encore pendant des années, des siècles et des siècles de gré ou de force. Ces maudis nègres  pouvaient aboyer tant qu’ils voudraient dans leur Musseque. En fin de compte selon le gouvernement ces noirauds n’étaient qu’une poignée de terroristes indépendantistes qui s’enfouillaient dans le cœur de la forêt avec la queue entre les jambes de peur de recevoir un coup de pied au cul.

-     Mais Dulce, comment peux-tu parler ainsi de ces gens qui ne t’on rien fait et qui ne réclament que ce qui leur appartient. N’ont-ils pas été dépossédés  de leurs terres ? Ne sont-ils pas de ce pays  autant ou voir plus que nous ?

-     Des sales nègres, voila ce qu’ils sont !

-     Je ne sais pas qui est sale. En tout cas ils se lavent plus souvent que tant d’autres. J’ai entendu dire à ta maman que ton défunt père s’était lavé trois fois dans sa vie. A sa naissance, pour son mariage et lors de sa mort.

-     Ne me parle pas de mon père ! des ratés, des incapables. Mais tu as vu le tien ?

-     Peu importe. La couleur de la peau toujours dans ta bouche. Une bouche qu’à force de dire des saletés elle finit par sentir mauvais ! La couleur de la peau ! Tous les jours ! As-tu au cours de ces dix ans essayé de comprendre, de voir ce qui leur va aussi dans le cœur ? Tu devrais ! Il serait temps, ne crois-tu !

-     Non, non et non. On ne mélange pas les torchons avec les serviettes. Si tu les aimes tant, tu n’as qu’à aller à habiter avec eux dans le Musseque. Tu seras bien reçu !  Elle sortit de la maison en claquant la porte et partit faire un tour à cheval dans la plantation. 

Une heure après elle entra plus calme à la maison et campant toujours sur ses positions elle fit observer à son mari que l’on ne faisait pas d’omelette sans casser des œufs. Elle n’avait pas fait ce long voyage depuis son village des Beiras dans le nord du Portugal pour être une pauvre diable. Pauvre elle l’avait été et trop longtemps. Maintenant la roue de la vie avait tourné. Le passé n’existait pas seul le présent l’intéressait. Sa tension électrique  était toujours prête à provoquer un cour circuit. Elle finit par lui dire qu’il n’était pas un homme, qu’il n’était pas non plus  un maître capable de se faire obéir. Mais si elle devait mettre le pantalon et se servir du fouet, voire de ses armes de chasse à la « palanca negra » une sorte géante d’antilope noire, pour activer ces fainéants de nègres qui ne pensent qu’à faire la sieste sous les cocotiers au lieu de travailler, elle le ferait. Des indigènes, des païens, des sauvages qui ne mangent presque  rien. Son ne mange pas comment peut-on travailler. Des radins ne dépensant pas au moins un petit sou pour acheter un peu de tissu et couvrir décemment leurs vergognes. Comment veux-tu qu’ils aient l’idée de travailler un peu pour gagner leur vie. Ils ne pensent qu’à forniquer toute la nuit et à engrosser leurs grosses bonnes femmes aux seins nus. Mais elle, Dulce, leur apprendrait à coups de fouet ce que c’est le travail et les bonnes manières ! Bandes de sauvages.

Les visages de craie travaillent pour leur bien être et les noirs ont travaillé pendant des siècles gratuitement et par la force pour qui ? Demande le lecteur.

……………………. Introduction d’une nouvelle scène……………………………….

 

Nous étions en plein mois de juillet de 1953.

A 8 heures du matin le soleil brûlait déjà comme l’eau de vie dans la gorge de mon grand-père David. Il venait d'assister, emprisonné comme le royaume, à une méchanceté de plus de ma grand-mère Isabel. Une méchanceté semblable à ce personnage biblique, la  reine Jésabel.

Levant un petit verre translucide en guise de geste de souhait de bonne santé, il dit :

-     C’est pour tuer «o bicho» c’est-à-dire, c'est pour tuer le ver, dit mon grand-père, d’un rire jaune qui se voulait quelque peu amusé.

 

Je suis là ! La porte est ouverte ! Rentre lecteur ami, sois le bienvenu. Il est temps que tu sois salué aussi. Prends ce verre de porto. Buvons à notre amitié, puis tout au long du chemin de ce récit marchons et parlons ensemble.

Mais ne va pas croire déjà, que si ma  grand-mère était méchante comme la reine Jésabel, que mon grand-père était une saloperie comme l’était l'ignoble roi Achab, son époux.

Non, pas du tout ! Mon grand-père n'était pas un roi. Non, mon cher lecteur. Mon grand-père était mon grand-père. Il était mon royaume, il était mon âge d'or, il était mon...

Oui, mon ami lecteur. J'ai bien vu que mon petit Papy parlait ainsi pour dissimuler la douleur qui brûlait en lui. Je crois que le dit ver  qu'il voulait tuer, plus haut dans ce récit, était ma grand-mère.

Mais, en me voyant, le visage de mon grand-père se transforma complètement. Dans son regard se levait un soleil de juillet à la lumière tamisée de douceur. Son visage se couvrit de joie et d'une chaude tendresse. J'ai senti tomber sur mes épaules un manteau protecteur. Un manteau blanc comme celui des amandiers en fleur au mois de janvier en Algarve. Ça me réchauffait le cœur. Je me sentais comme un petit prince heureux en compagnie de mon papy.

-     Mais c'est mon petit Wald, mon Waldinho. Comment va mon petit lapin blanc et noir ! Viens dans mes bras, viens mon petit sauvage !

***

J'ai compris un jour, plus tard, que Grand-père ne tuait “son ver” au petit déjeuner que lorsque grand-mère lui avait fait sa reine Jézabel la veille ou la nuit. Mais ça, je ne le pouvais pas le savoir.

Une fois, mettant le nez là où je ne devais pas, mais poussé par la curiosité enfantine de vouloir savoir, j'ai entendu dire en aparté à grand-père une chose qui me fit mourir de rire.

Cela concernait le manger et le caca des riches du village. Selon lui, les riches avaient beau prendre pendant de longues heures du café au lait avec des tartines de brioche dorées à l'huile d'olive de Penamacôr, leur caca comme eux, ne servait à rien. Il était mou, sans consistance et ne tenait même pas debout. Rien à voir avec celui des pauvres.

Mais lecteur, respire et passons à l'autre aspect plus agréable de la vie, la nourriture terrestre.

Mon grand-père était paysan la semaine, négociant en bétail le week end et contrebandier presque toutes les nuits. Grand-père prenait donc un petit déjeuner consistant. Il prétendait que «Quem não manduca, não trabuca», expression populaire  qui signifie que  celui qui ne mange pas ne peut pas bien travailler.

Il  buvait une chope de gémada, un cocktail composé d'un quart de vin, d’un œuf battu et d’une cuillerée de sucre. Sans se laisser rattraper par le soleil, il prenait le temps de déjeuner. Avec sa main gauche il caressait la chope d'argile rouge décorée avec son Zé-Povinho, le symbole du portugais moyen. De la main droite il coupait en petits morceaux  une bonne tranche de pain de seigle qu’il beurrait, se servant avec savoir-faire du dos de son couteau Opinel qui ne le quittait jamais. Il prenait aussi avec plaisir un bon carré de beurre qui provenait du lait de ses vaches. Tout cela accompagné d’une belle tranche de jambon cru, séché pendant trois mois dans la fumée de la cuisine et quelques rondelles de saucisson paysan  « o saloio » qui tranquillisait son estomac jusqu’à midi et, parfois plus.

***

Mon grand-père, même s’il n’était pas grand par la taille, était large d’épaules. Il était capable de  soulever du premier coup une charrette à bœufs faite de bois de chêne. Le jour où l’on ramassait les pommes de terre, il voulait épater les jeunes hommes et se faire admirer des  filles. C'étaient des  paysannes à la tête couverte par un joli foulard décoré de ramages aux couleurs vives sur un fond noir. Selon le dire des anciennes, il protégeait de la chaleur autant que du froid.

Quelques années avant sa mort, en France, quand on lui demandait son âge, il répondait d’un sourire malin :

- Je vais  dans mes quatre-vingts,

Mais il avait une vigueur de celui qui avait quatre fois moins. Je le vois encore avec mes yeux d’enfant qui brillaient d’un tel plaisir qu’ils se teintaient de reflets à la couleur des châtaignes, comme celles que l’on ramassait sur les terres de Nivea, encore dans leurs bogues dorées mais épineuses.

Nivea. Cet autre village se trouvait à peine à quatre kilomètres de Roustina notre village. Les « roustineiros », les habitants de Roustina, parlaient un langage où l’on plie avec éducation et savoir faire la langue. Les autres, « chapurreaban », c'est-à-dire, baragouinaient une sorte de langue avec des « rr », qui ressemblaient au son des couteaux rouillés et mal aiguisés, tels ceux incapables de couper la gorge d’un poulet de trois mois,  fut-il le plus douillet du monde.

***

Mon grand plaisir était de me retrouver, le soir, en compagnie de mon grand-père lorsqu’il était assis sur le balcon.

Le matin, quand je me levais, l’ouvrais l’œil gauche en premier. A cet âge, j'avais du mal à quitter le royaume des songes. D'autant plus que, pendant la nuit, j'avais voyagé, de long en large, dans toutes les contrées de ce royaume sur mon cheval de rêves.

Dès que j’ouvrais l’œil droit, je ressentais déjà une certaine impatience, celle d’être à nouveau le soir, moment privilégié qui me permettrait d’écouter les histoires de mon grand-père.

Et hop là, le petit garçon que j’étais, sautait dans ses petits sabots en bois de châtaignier. S’en suivait un débarbouillage matinal, le visage éclaboussé par l’eau puisée dans la jolie bassine en porcelaine  de Sacavém. Une nouveauté dans la maison.

- Eh ! Attention. Ne mets pas de l'eau partout comme la grenouille en sautant dans la rivière du Freixal, se moquait grand-père avec humour.

- Mais, mon papyllot, je suis une grenouille sage et douce,  je suis comme un crapaud qui fait attention, même à la consommation d'eau. Et arrête de faire la mégère  Grand-père.

 

- Je dois passer chez mon ami Olivério. Et ne le traites plus d'hérétique.

- Mais c'est pour jouer avec lui.

- Si tu pars avant que je ne revienne, ne pars pas à l'école en lévrier, le ventre vide.

- Eh toi, le chouchou de sœur Rachel, elle t’a laissé un pot de marmelade hier.

- Oui, j'ai de la chance. Elle est une femme...

- Je sais. Je sais. Je sais aussi que ce pot est un cadeau de sœur Rachel pour toi, papyllot, mais c'est moi qui vais le manger en entier !

- A ce soir, petite tête de coing au ventre de marmelade. Travaille bien à l'école.

- « Até logo avôzinho », ce qui voulait dire, à ce soir papy !

Pour moi, ces quelques mots évoquant le soir, était une promesse : il allait me raconter une histoire.

***

Il était une fois, une soirée d'été en plein cœur du mois d'août. Le soleil avait chauffé, chauffé tellement dans la journée, que l'on pouvait griller des sardines sur les rails du chemin de fer disait-on au village. Les pierres du balcon étaient encore bien chaudes. Mais un vent frais soufflait du côté du fleuve Côa.

         - Que c'est agréable ce petit vent rafraîchissant après cette chaude journée. Apporte-moi un petit bâton de réglisse et viens t'asseoir à côté de moi. disait Grand-père content de se retrouver avec son petit-fils.

- Oui, je finis la vaisselle et j'arrive Grand-père.

Un tour de chiffon savonné d'un rustre savon pour laver, un coup de torchon pour sécher et la vaisselle était faite en moins de temps qu'il ne fallait pour le dire.

-  Voici ta sucette Grand-père, disais-je en lui donnant un bâton de réglisse.

 

-  Si tu te moques de moi, il n'y aura pas d'histoire ce soir, disait-il sur un faux ton de menace.

-  Non, non, tu as promis, protestais-je.

-  Je n'ai rien promis, mais tu as pris la bonne, ou mauvaise habitude d’ailleurs, de me faire raconter des histoires tous les soirs, en été comme en hiver. Ce qu’ils  sont exigeants les enfants d’aujourd’hui. Dans mon temps les enfants… 

-  Arrête ! Je sais que tu vas me dire qu'il vaudrait mieux élever des cochons que des enfants. La vérité c'est que tu n'as pas d'histoire à me raconter ce soir. Avec la chaleur ta cervelle est devenue sèche comme une morue et adieu la mémoire,  riais-je de mon insolence complice.

 

Comme piqué par une « brejeira », une mouche dont la piqûre rendait folle les vaches, mon grand-père se lançait dans un récit dont il ignorait lui-même la suite. Mais comme d'habitude, se donnant un air de conteur biblique et d'une voix venant de très loin, il commença :

-        Dans une contrée, il était une fois un louveteau gentil et beau qui était maltraité par  tous les agneaux !.... Pour certains, ce pays avait la forme d'un rectangle ressemblant à  un parterre de jardin, pour d'autres, il était une caravelle, arrimée au bord de l'océan atlantique.

Le jardin, bien sage et réaliste, resta sur place. Cependant, la caravelle, rêveuse et avide d'ailleurs, s'ennuyant de tanguer, de faire du roulis sans naviguer, se morfondait pendant les longues nuits et pendant des journées sans fin. Ouf, un beau matin, piaffant d'impatience, elle  rompit ses amarres d'un coup de proue sec et partit en secret.

Grand-père me prit sur son dos et aussitôt se transforma en cheval qui galopait par monts et par vaux du royaume. Au moindre incident, l'intrépide cheval se cabrait, hennissait de joie et d'une folle envie de liberté. Quant à moi, laissant brides abattues à mon imagination, j’étais un fier et glorieux Chevalier de la Table Ronde,  plein de vertus, de courage, d'audace et de sens de l'honneur.

Je pris ensuite la posture d’un cavalier paysan, éperonnant une vieille et  faible monture qui, à la fin,  avait du mal à avancer en chemin. Sur mon cheval, heureux comme un roi je criais :

-        Au galop ! Au galop Roppallum !

Le nom de mon cheval imaginaire, dont grand-père jouait le premier rôle, venait de l’origine latine du nom de la famille.

 

-        Petit chevalier de la Blanche Lune, votre cheval est fatigué et ne peut plus, ni galoper, ni avancer. Veuillez descendre. Permettez, Seigneur chevalier, à votre pauvre monture de se reposer.

 

Grand-père comme un cheval bien dressé mettait genou à terre pour me permettre de descendre. Mais aussitôt, comme s'il avait changé d’avis, il reprit à nouveau son rôle de conteur. Avec un ton oratoire, qui n'avait rien à envier au célèbre acteur de théâtre Chaby Pinheiro, il se mit à déclamer :

-        Il était une fois un vieux marin portugais portant pantalon écossais, chemise débraillée, long bonnet rouge et vert sur la tête, tirant rêveusement sur sa pipe.

Lui qui, visage au vent, avait jadis bravé  la mer, lutté contre la tempête, se sentait maintenant inutile, seul et abandonné. Aujourd'hui, alors qu’un soleil de plomb écrase son ombre, il reste assis sur le quai blanc situé sur la rive droite du Taje à Belém.  Rien ne semble bouger autour, rien à l'horizon, aucune motivation, ni air, ni vie.

Puis il se lève, et comme par magie, le vide qui l’entoure gagne un peu en énergie. Se dressant dans le bleu de la mer, grandissant comme un mastodonte, le doigt pointé vers la terre, il se retourne, regardant en face l'immensité secrète de l'océan et d'une voix empreinte de colère, interroge:

 

«Ô! Être Humain!

Plus fort que son destin,

Ô! Portugais téméraire!

Faut-il abandonner le pays,

Affronter la faim,

Supporter la misère,

Souffrir la maladie,

Ô incorrigible portugais

Ô homme assoiffé,

de l'eau claire de liberté?

 

Ô mari! ô père!

Ô jeune célibataire !

 

Faut-il partir au risque de faire naufrage et trouver la mort,

A la place d'une nouvelle vie?

 

Ô être ambitieux!

ô homme aventurier!

 

A quoi sert de risquer ailleurs sa vie

Pourquoi ne pas la réaliser dans son pays?

 

Dis-moi pourquoi tu t'en vas là-bas?

 

Vaut-il mieux partir,

faire pousser des graines dans de lointaines contrées

ou rester à cultiver nos terres

Enfin, enrichir nos villes?

 

Oh vaine gloire!

Oh avidité de la richesse facile!

Oh toi qui crois que l'herbe est plus verte et plus tendre ailleurs!

Tu pars et abandonnes ta maison, ta famille, ton village, ta région, ton pays et même ta femme et tes enfants.

Tu laisses derrière toi ce que tu es et ce tout d'où tu viens!

 

Retrouveras-tu, dans cet inconnu, là-bas,

dans cet étrange lointain,

ce que tu perds chez-toi ?»

 

Grand-père stoppa tout net ses mouvements de bras et de corps qui accentuaient encore le drame qu'il était en train de jouer. Surpris de ce qu'il venait d'affirmer, il se laissa tomber pour un instant dans un silence profond. Après quelques instants, comme endossant un autre costume d'acteur, il me regarda avec un sourire, proche de celui de la Joconde et poursuivit:

-        Et voici que la caravelle depuis des jours la mer sillonne, emportant dans son cœur le ciel de Lisbonne. C'est une mouette volant au dessus des vertes et rouges eaux. Et la voilà déjà au loin, la fière caravelle, avec la rouge croix du Christ brodée au cœur de la blancheur de ses voiles, hissées bien haut au vent.

 

L'on dirait que sa pensée est déjà rivée vers le sans fin.

 

-        La belle caravelle, dansant sur les vagues, dans sa robe de mariée, croit avec joie dans sa nouvelle destinée. Derrière elle, la terre, mais devant, cette volonté d'aller toujours plus loin. Regardez le joli pavillon vert et rouge avec dans son centre un bouton d'or flottant dans l'azur, c'est comme un hymne à la joie, une émotion au plus profond de son cœur, faisant tanguer son âme. Dieux marins, écoutez les mats qui grincent et qui rythment le souffle régulier de votre Éole, Grand Seigneur de la haute mer et de tous ses dieux.

Terriens, regardez là-bas, au loin, le travail de cette coque résistant à la mer, se mariant avec harmonie au mouvement des vagues, voguant au son du clapotis ou, de temps en temps, quand cela est opportun, se mettant au diapason des coups de la mer.

Ô ! Belle caravelle lusitanienne, tu es le nouveau cheval de la mer, chevauchant la crête de ces vagues crispées et par toi dominées.

Ô! Fière caravelle voguant et sillonnant avec fierté et liberté. Tu as tracé à force de courage des chemins, des routes sous différents soleils, tu as bu dans la soif ce monde liquide dangereux et inconnu.

Ô! Radiante caravelle drapée de blanc, belle robe de mariée flottant au vent, malgré ton caractère indomptable, laisse-toi, pour une fois, mener dans ton glorieux chemin. Aie confiance en ce capitaine portugais plus qu'expérimenté, il est plus que vaillant.

Tu le sais ! Écris tes mémoires d'un autre âge, tes caprices de belle caravelle sur les blanches pages d'écume de tes sillages. Accepte enfin de te laisser guider par la main forte et ferme et le cœur téméraire de ton lusitanien timonier.

La belle caravelle de lumière va, nuit et jour navigant.

Ô! caravelle! Tu es chargée de curiosités, tes flancs remplis à raz le bord de cette volonté de rencontrer de personnes inconnues, toujours avide de découvrir de nouvelles terres.

Tout vit dans le cœur de la caravelle, tout est en elle. Oh sainte caravelle, à tort ou à raison selon les temps, j’entrevois dans ton âme, une foi nourrie par une flamme, une promesse d'expansion, de divulgation missionnaire de la foi chrétienne!

Mais, Ô! Mer Océane, Ô! Vaste mer! Afin que tu sois nôtre,

combien de larmes,

combien de cœurs,

combien d'âmes perdues,

combien de vies tragiques et dramatiques destins,

chanta le grand poète

Ô mystérieux Fernando Pessoa.

Es-tu homme, écrivain aux cinq pseudos,

Combien de personnes en toi,

Serais-tu le lusitanien Yoshua?

 

Ô ! Mer inconnue avant,

Ô ! Mer connue et lusitanienne maintenant!

          - Mais ô toi ingénieux moussaillon! Grimpe, grimpe au mat royal, observe regarde, vois si tu découvres de nouvelles terres au loin, ou si tu aperçois encore, les jolis sables dorés des plages du Portugal.

             - Je ne vois plus les belles plages, ni les courageux gens du Portugal, mais, ô! mon capitaine Général, j'aperçois au loin, une terre haute boisée, entourée par la mer! Puis-je lui donner le nom de: «Madère» !

- Fais, fais moussaillon, glorieux marin, grimpe, grimpe plus haut et, regarde encore plus loin.

 

  - Ô mon grand capitaine, ô mon capitaine général, du magnanime royaume du Portugal! Je ne vois plus rien. Mais permets-moi mon capitaine de descendre de ce mat si haut qui donne le vertige.

 - Demande accordée Moussaillon!

 - Mon grand capitaine permets-moi encore que je lise ton avenir...

-  La voilà Moussaillon ! Que vois-tu ?

- A genoux mon capitaine pour que je dise ton...

- Ca jamais moussaillon, je suis ton capitaine et seigneur !

- Oh pardon ! Pardon ! Pardonne mon insolence immesurée. Permets cependant que je monte sur ce banc pour combler ma petitesse en face de ta grandeur.

- Apportez, apportez un tabouret à notre Moussaillon, guetteur  de ce navire, diseur d'aventures, chanteur de chansons!

- Ô mon capitaine général, montre-moi la paume de ta main. Oorah ! Oorah ! Alléluia ! Alléluia !

-  Ô fortuné Portugais, dans les lignes de ta main,  je peux voir que les dieux augurent pour toi et pour ton roi de nouveaux et glorieux destins pour demain et après demain :

-  Ô !  Mon capitaine Général de cette Lusitanienne caravelle, ô aventureux royaume du Portugal je lis aussi dans mes rêves de grands faits marquant l'Histoire de l'Humanité.

-        Mais je vois aussi, un grand et honteux délit, par tes héritiers commis au nom de ton pays.

 

Ô grand outrage

Etres sans âme, êtres sans cœur !

Etres sans respect, êtres sans honneur

Vils acteurs de l'esclavage !

 

Vous avez obligé à travailler

Pas pour un peu, mais pour rien.

Blessures, Morts, Rivières de sang

Au grand mépris de l'Être Humain !

 

Ô ! Mon capitaine général

Au nom de tout le Portugal

A voix haute et dans le bon ton,

Tu dois demander pardon!

Aujourd’hui et pas demain

Pardon à l'homme africain !

Mais, Mais...

Ô ! Mon capitaine général

Du royaume du Portugal

Dans mes rêves je vois

Une grande et belle baie

Et ce n'est pas tout

Je vois des hommes brûlés par le soleil

Un peu plus, mais presque comme nous !

Au fond de la mer j'aperçois

Marcher des sauterelles de mer,

Noires, blanches, rouges, bleues et vert

Mais, mais l'on dirait

Des « camarões » en portugais !

 

Ô !  Mon capitaine, Ô ! Vent Simoun

Permets-moi, de nommer, cette terre Cameroun !

Je vois encore un estuaire,

Ressemblant à un gabão …

 

Fais, fais inspiré moussaillon

Nomme donc, ce pays, Gabon !

Et puisque tu aimes le parler emphatique et pathos

Nomme aussi cette bourgade « Lagos »

En mémoire de ta belle ville de Lagos

Et pour combler ton amour, pour le sud du Portugal !

 

Ô ! Mon Capitaine Général !

Maintenant un grand fleuve, eaux noires et gaies 

Les natifs semblent dire le Zaïre

Permets-moi de le renommer Congo en portugais

Mais pourquoi, pourquoi moussaillon,

Veux-tu en changer le nom ?

Tu découvres, mais quoi ?

Ces hommes qui habitent là

Depuis des millions d'années

Ont découvert et occupé ces terres bien avant toi !

Mais moussaillon, grimpe encore, grimpe

Toujours plus haut, je perds confiance

Depuis 1418 nous naviguons. Nous naviguons

Vers tous les continents, dans toutes les directions

Tirant des caps, choquant ou  étarquant les voiles,

Naufrageant, échouant, mourant

Tantôt au vent portant,

Tantôt le remontant.

Mais où se trouve-t-il donc ce cap des Tourmentes

Que je veux changer en cap de Bonne Espérance ?

Ô ! Mon  Capitaine, patience, patience

Tu finiras bien par trouver ce chemin maritime mythique

Lorsque tu doubleras ce cap et le sud de l'Afrique.

Mais pour le doubler,

La force des monstres marins et celle des courants

Tu devras dompter,

De la côte, tu devras t'écarter

Si tu veux éviter

Les courants forts et contraires

Pour ton avidité de richesses, satisfaire !

En  la glorieuse année de 1498

Tu arriveras enfin  à toute blinde

Dans un paradis d'or, d'épices, de...

D'un paradis nommé Inde.

Pendant des siècles  avec ta belle caravelle

Tu vas labourer dans tous les sens la vaste mer

Puis récolter, secouer l'arbre de l'argent

Perdre l'honneur

Trouver la douleur

La tristesse et la mort

En Chine,

En Indonésie,

Aux Philippines,

Au  Japon,

En Amérique,

Et pour finir

Tu arriveras flagada !

Dans ce pays où il n'y avait rien pour toi

Que tu as nommé :

Cà nada !  Ou Canada !

Grand-père s’est arrêté brusquement, transpirant comme un éléphant, papy se tourna vers moi :

-        Il est tard mon petit dada ! faire pipi dans le joli pot ! Prier Saint Antoine de Lisbonne, Notre dame de Fatima... prier Dieu et faire un grand dodo !

 

En effet, heureux comme un petit roi, fier de mon grand-père, marabout prévoyant, ou charlatan, au lit je m'en allais, mais craignant de trouver la chambre froide, comme en hiver au Cà nada !

Et il était une fois, dans un royaume de foi, un petit-fils dans la chaleur de ses couvertures qui fit de  beaux rêves. A la barre de son petit bateau, il se sentait un enfant, asiatique, américain, et encore plus, africain !

Eh ! Cric. Eh ! Crac.

***

Selon la tradition du monde lusophone et hispanophone, mon grand père portait logiquement son prénom suivi du nom de famille de sa mère et ensuite de celui de son père: David Païva Ropaallo. Dans le monde francophone, le nom de famille de la mère est presque toujours injustement oublié.

Par contre, l'on fait porter toute une vie, à cette fille ou à ce garçon, une quantité de prénoms dont il ne sait que faire. Au Portugal,  ne pas donner à un enfant le nom de sa mère serait une marque de non respect et un acte d'injustice à l'égard de celle à qui l'on doit la vie.

De plus, si vous ne portez qu'un seul nom de famille, vous auriez le désagrément d'être considéré catholiquement, comme une personne née sans père ou en dehors du mariage. « Oh le pauvre petit bâtard », se plaignent les grenouilles de bénitier. Dans un pays catholique à plus de 95% cela serait mal, et encore moins pardonné, n'est-ce pas Monsieur le Curé ! D'ailleurs cette attitude de l'église catholique, faisait rire avec un humour malin mon grand-père :

Mais ô petites statues,

Dans une boite enfermées,

Jésus, Joseph et Marie,

Ô sacrée Sainte Famille,

En hiver tu vas de maison en maison

Éclairée par blême lampe

Pour au petit peuple servir d’exemple.

Mais qu'as-tu fait ô sage Joseph

Pour que Jésus ne t'appelle pas « mon père »

Pourquoi as-tu épousé « une mère  célibataire » ?

 

Mais ne faut-il pas de tout pour faire un monde. Ton fils qui n'était pas ton fils ne devint-il pas un grand homme et par beaucoup admiré comme un Dieu. Conclut-il.

 

Philadelphie, janvier 2014

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En ce qui concerne son nom paternel « Ropaallo »  grand-père prétendait avec fierté et humour que c'était un nom de poisson.

C'est avec une fierté certaine qu'il me raconta un jour l'histoire que voici plus bas.

J'ai encore levé les yeux, car je voulais lui demander si cette histoire était vraie. Mais comme  à son habitude, il avait déjà fermé les yeux, comme Amalia Rodrigues avant de chanter un fado. Il se concentrait et semblait déjà absent.

Puis au bout de quelques secondes, comme un perroquet qui savait de mémoire son récit, il commençait à raconter son histoire. Le récit pouvait couler comme l'eau du Côa descendant la Serra de Malcata au printemps. Mais parfois le flot de la rivière pouvait ébranler une pierre et la faire glisser. De la même manière, son récit pouvait tout d'un coup se rehausser d’un mot. Comme par ricochet, le mouvement du récit pouvait alors partir dans une autre direction.

Ainsi une autre histoire venait s'emboiter dans la première, ayant souvent une autre fin que celle qu'il avait  prévue. C'était l'idée que j'en avais. Mais comment savoir. Grand-père se débrouillait toujours pour donner vie au mystère, à moins que ce ne soit pour m'hypnotiser.

Mais lecteur, je me tais et écoutons avec attention, et autant de méfiance, son explication.

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-        Maintenant assieds-toi bien droit sur le tabouret et tends bien l'oreille mon petit lapin blanc, mon petit sauvage, dit grand-père avec un rond de soleil sur les lèvres.

«  Il était une fois, à l'époque Romaine vers l'an – 147,  un poisson qui aurait quitté la ville de Rapallo dans le nord de l'Italie à cause d'une déception amoureuse. Il sillonna, monts et vallées pendant quelques années, cithare à la main en guise d'épée, en toutes les  îles de la méditerranée.

Mais malgré leur splendeur, aucune  île n'avait fait vibrer son cœur. Déjà sans aucun espoir, plus que malheureux, il était prêt à se laisser pêcher et à mourir de tristesse dans le premier filet qu’on lui aurait tendu.

Mais un jour, un joli papillon, qui avait papillonné avec délicatesse et douceur les fleurs des îles de la mer Égée, descendant d'un amandier rose en fleurs, lui dit, tout en montrant un cœur dessiné dans ses ailes :

-        Suis-moi et une vie nouvelle tu trouveras.

Petit poisson se croyait déjà le prince de la Méditerranée. Il se mit à sauter en dessinant des ronds dans l'eau. Comme un petit fou, nuit et jour, jour et nuit, pendant des mois, il se crut le plus heureux des poissons.

Mais au bout d'une année, ô malheureuse destinée, une fois de plus,  injustement, il fut délaissé dans la douleur, triste, abandonné. Il laissa à jamais  l'infidèle Méditerranée. Il abandonna aux mains du hasard son cœur et sa vie.

Au bout de trois jours, il foula les  sables dorés de la Lusitanie. La mer amoureuse s'enroulait dans le sable. Lui, jaloux, froid comme une lame de marbre, se mit en tête  de dominer l'océan. S'asseyant sur un banc de sable, il se mit à penser, à penser profondément.

D'un drap de lin, il fit une voile. D'un gros morceau de bois, il donna vie à  un bateau, prit une guitare, semblable au corps d'une femme, et chanta le premier « Fado » !

-        Et maintenant, on va faire pipi mon petit Rapaallot, dans ce  rond et joli pot. Gare à toi de faire dans le lit, et maintenant on va faire un gros dodo, car, mon cher Monsieur, le conte est fini.

Ainsi grand-père termina brusquement la soirée, sans aucune négociation possible.

Vannes janvier 2014

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Le jour de la Saint Martin les villageois allaient dans les caves goûter le vin nouveau.  Grand-père ne buvait presque jamais, mais ce soir-là, il avait le verbe facile. Peut-être aussi parce que son petit fils avait ramené «un zéro» en dictée de l'école.

Le soir, encore un peu énervé probablement par les effets des vapeurs de Bacchus, il prétendait que les difficultés de l'orthographe étaient une jolie frontière construite pour séparer les gens d'en haut de ceux d'en bas. Et montant la voix, pour se donner raison, il se mit à tout apostropher ou presque:

-        Les bizarreries de l'orthographe ont été inventées par les bourgeois pour démontrer au petit peuple qu'il était stupide !

Oh ! Lecteur ne l'écoute pas ! Eh bien ! On ne sait pas. Comment savoir ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas ! Comment faire, lecteur, pour démêler le vrai du faux ?

-        La vérité, c'est la vérité, tant qu'elle n'est pas démentie, assène grand-père.

Mais peut-on le croire?  Le mieux c'est de tourner la page et ne pas lui en vouloir, car parfois nous aussi nous avons tendance à aller au-delà de notre volonté et de notre sagesse.

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Ce qui est vrai, c'est qu'en 1898, grand-père, à peine âgé de 14 ans, réussit l’exploit de franchir héroïquement la barrière sociale établie par l’éducation scolaire. S’appuyant sur une volonté de fer, avec un courage dépassant celui des petits bourgeois de son âge qui vivaient dans la contrée, il commit un coup d’état et conquit le pouvoir du savoir. En effet, au milieu de cette journée agréablement ensoleillée du mois de juin, il ravit haut la main la première place  et obtint avec honneur la célèbre cartilha. C’était, paraît-il, une sorte de certificat scolaire qui venait récompenser six années d’études primaires.

Son père, qui se nommait André, le voyait déjà comme un docteur, binocle rond perché sur son petit nez, chapeau haut de forme sur la tête, le gros ventre serré dans un costume noir à queue de pie.  Un joli nœud papillon, étouffant son cou  rond de curé bien nourri, se mariait fort bien avec la couleur de son costume, sans oublier la jolie canne d’ébène à la main droite, prête à faire face à l’éventuelle  agression du premier pickpocket miséreux de la ville.

Mais mon grand père n’était pas fait de ce bois-là. Il voulait rester fidèle à ses origines paysannes et n’avait pas de prétentions bourgeoises. Ce qui déçut mortellement son père. En effet, les non-dits de la famille prétendirent que son ingratitude avait causé la mort prématurée de son père.

La vérité était toute autre.

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Selon la tradition du village, janvier était le mois des « matanças » la période où l’on tuait le cochon. De bon matin, au village, ça et là, l’on entendait des cris désespérés de la longue agonie des cochons. Le fer long, pointu et assassin, visait le cœur. Chaque coup de couteau, asséné sans pitié, réduisait à néant leur vie. Les plaintes du pauvre animal, signes d’une douleur terrible à en juger par les cris du malheureux, paraissaient interminables. Heureusement, au fil des minutes de l'agonie, les plaintes allaient s’amenuisant. Finalement, plus rien. Le silence. C’était fini.

Le silence est probablement le retour à l'état d'avant la vie. Chacun y répond avec ce qu'il croit la meilleure philosophie. N'est-ce pas lecteur

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Pourtant, le pauvre avait été, pendant toute une année, l’objet de l’attention de toute la  famille. Même le plus petit de la maison lui montait sur le dos en jouant. De temps en temps, on lui caressait les oreilles. Il croyait faire partie de la famille. Il se sentait aimé. Que c’était agréable ! Il mangeait tout ce qu’il voulait ou presque.

Rien à trimer, comme les vaches ou les chevaux. Eux devaient se lever très tôt alors que l’étoile du berger brillait encore. Le travail était pour les autres. Lui n’était nullement concerné par cette chose-là. Lui, mangeait, se reposait et c'était tout.

Beaucoup d'autres animaux, que l'on nomme les hommes, ont fait pareil, pourquoi devrait-il avoir du remord. Ensuite, il dormait et rêvait autant qu’il voulait. C’était normal. Ne faisait-il pas partie d’une autre classe sociale. Ne lui avait-on pas inculqué, depuis des siècles, qu'il avait du sang bleu circulant dans ses veines. Même les mensonges, à force de les répéter, deviennent des vérités. Lui, était un hidalgo de la noble Castille.

Cependant, il se rappelait bien que, parfois, le vieux de la famille grognait sans le regarder:

-        Profite de la vie tant qu’il est temps.

Il s’en était inquiété un peu sur le coup, mais après, il ne cherchait même pas à comprendre. Ça ne vaut même pas la peine d’y prêter attention. Mais mon Dieu, pourquoi faire ?

Mais maintenant il se sentait trahi. Les lâches !

Ils lui serraient les jambes, lui appuyaient leurs durs genoux sur la peau tendre de son ventre. Ils lui serraient la bouche, l’empêchant de leur crier sa haine. S’il pouvait, au moins, leur mordre une main. Il la couperait net. Même le petit l’avait trahit. Si jeune et déjà une crapule.

      - Et ce vieux avec quoi me pique-t-il pour me faire si mal, se demanda-t-il. Je les hais tous, ajouta-t-il.

Mon arrière grand-père, qui faisait partie des lâches qui tuaient le cochon le matin, se tua lui-même le soir. Il souffrait d’alcoolisme. Suite à un défi stupide qui consistait à boire d’un coup une cruche  d’eau de vie d’environ 3 litres, ce jeune père de famille sans cervelle, tomba raide mort, laissant orphelin mon grand père alors jeune adolescent.

Par opposition à  son père, se rappelant de ce jour tragique, mon grand-père prit aussi une décision, non pas radicale mais réformatrice. Il prit la décision de ne jamais se laisser dominer par le vin. Il se fit un principe de rester maître de lui-même en toutes circonstances.

Aussi jeune qu’il était, il comprit que l’abus d’alcool était la cause de drames dans sa famille et au village.

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C’était donc avec l’autorité  du haut de ses 24 ans et le prestige que lui conférait la cartilha qu’il devint, dans les dernières  années de la monarchie, un guérillero en faveur de la réforme de l’orthographe de la langue portugaise.

Lors d’une réunion municipale, il avait scandalisé les autorités de la ville de Soutugal, en comparant l’orthographe à un dinosaure dont l’archaïsme était une manière sournoise de mépriser le peuple et de le laisser dans l’ignorance.

Cela lui valut déjà, à ce moment-là, la foudre du parti monarchiste conservateur qui lançait des cris d’alarme «d’aqui d’el rey », pour parer à la décadence dans laquelle allait tomber la société bien pensante du royaume. Cette société ne pouvait pas envisager ne pas servir d’exemple aux colonies et au jeune Brésil.

Faire la réforme de l’orthographe serait la fin de la discipline, de l’effort, de l’autorité, des vraies valeurs. A la place, viendraient le chaos, l’anarchie et cette chose que l’on nomme la république.

De  longues années après, cette haine, jadis tournée contre mon grand-père, retombait encore sur moi.

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Cependant, en 1911, la jeune république portugaise, âgée à peine d'une année, revêtue de sa nouvelle robe verte et rouge, fit de l’un de ses premiers devoirs  la mise en place d’une réforme de l'orthographe. Mon grand-père  vit dans ce geste une récompense à tous ses efforts. Il fallait donc croire dans la vie et dans l'avenir. Et il y croyait.

 

La politique du nouveau gouvernement, qui ne fut pas épargnée par les plus dures critiques monarchistes,  voulait rendre l’orthographe plus phonétique  afin de faciliter l'accès à l'instruction à d'une classe populaire qui était à 70% analphabète. Le «ph» fut transformé en «f» et les lettres doubles, parmi d'autres réformes, furent tout simplement supprimées. A ce sujet, grand-père prétendait que beaucoup de lettres étaient doubles parce que les copistes du moyen âge étaient payés à la lettre.

-        Ajoutons donc une lettre par-ci, une autre par-là, ça ne mange pas de pain et je gagne plus d'argent ! rapportait grand-père avec humour.

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Dès lors, « Rapaallo »  s’écrivit avec un seul « l ». Mon grand père, qui acceptait les bras ouverts  les initiatives de la jeune république et ses réformes, avait néanmoins une certaine nostalgie de l’ancienne orthographe de son nom.

Plus de soixante ans après, je vois et entends encore les rires pleins d'humour de  mon grand père comme si c’était hier:

-        Rapalo maintenant écrit avec un seul L et avec une aile en moins, je tourne en rond autour de mon fils, disait-t- il  en riant aux éclats. 

Si son nom paternel « Rappallo », le poisson de mer, renvoie vers les eaux salées de la mer, son nom maternel « Païva », le fleuve, renvoie vers les eaux douces de la terre.

Physiquement il était souple comme le fleuve du même nom maternel, qui coule en méandres dans les terres fertiles et verdoyantes  de la région du Douro Littoral, grande productrice de vinho verde.

Ce vin vert fut  dénommé ainsi car le manque de soleil et la grande humidité de la région  ne permettaient pas une bonne maturation du raisin. Ce vin vert, faible en degrés d’alcool, est un peu rêche au contact du palais. Il obtint sa renommée, lors des explorations portugaises du XV et XVI siècles, en étanchant la soif des navigateurs sous le soleil de plomb de l’Afrique, de l’Asie et des Amériques.

 

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Mon grand-père n’était ni trop intellectuel, ni trop rustre, mais peut-être un peu les deux, selon les situations. Il savait écouter  les tirades des autres  pour ensuite placer  l’argument qui menait à la réconciliation de tous, mais souvent, aussi, à la conclusion d’une affaire en sa faveur.

-        Tu penses toujours à faire des affaires, même lorsque tu as décidé de m'épouser, lui dit en guise de reproche sa femme un jour.

-        Il n'y a pas de mal à s'efforcer d'être riche avec honnêteté. En ce qui concerne notre mariage, que Dieu te pardonne, s'il le peut ! dit-il sans vouloir mettre de l'huile sur des sardines grillées.

Pourtant en négoce, comme dans le reste de la vie, Grand-père n’aimait pas que les gens  se fassent gruger.

-        Tu peux tromper l'autre une première fois, mais pas une seconde et de plus, tu perds un client.

Je ne veux pas  gagner un bœuf  si  mon compère ne gagne pas un œuf, disait-il en donnant de petites tapes sur le dos de son interlocuteur.

Cela faisait de lui, une sorte de  sage, que les hommes du village aimaient écouter à la sortie de la messe dominicale, sur le parvis de l’église paroissiale. Néanmoins,  ceux que l’on nommait « os ricos » les riches, quatre familles  si l’on ajoute le vieux Curé Trampoline, dénigraient avec les villageois les conversations de grand-père, d’une façon pas très catholique d’ailleurs, ni très patriotique comme on le verra plus tard. Pour eux, grand-père était un contestataire dangereux qu'il fallait surveiller.

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Il est certain que grand-père n’était pas Jésus de Nazareth.

Mais il ne tarissait pas d'éloges sur sa personnalité et sur sa vie. Lorsqu'il avait l'occasion d'évoquer son œuvre à l'égard des femmes, des enfants, des gens en général, il le portait aux nues d'une façon qui exprimait son admiration profonde. Parfois on aurait pu croire que Jésus faisait partie de la population et continuait à vivre, comme n’importe quel autre, parmi les gens du village.

L'enfant que j’étais ne comprenait pas bien cette relation de grand-père avec Jésus. Il parlait de Jésus comme s’il était son compagnon de route quand il allait au marché hebdomadaire  à Soutugal, ou quand il partait à cheval faire des négoces de contrebande de l’autre côté de la frontière.

Il se sentait cependant proche de ce Jésus-là.

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Par contre, il ne reconnaissait pas l'autre Jésus du père Trampoline, le curé du village,  lors de ses sermons depuis le haut de la chaire de l'église de Notre Dame du Rosaire. Alors, à la sortie de l’église, grand-père, sans méchanceté, cassait du curé.

Il arrivait aussi, qu'après le bal populaire, très légèrement sous l’influence des parfums de Bacchus, il donne des coups de pied aux jeunes des environs qui venaient faire la cour aux filles du village.

Cependant, grand-père avait toujours une attitude méfiante à l’égard du vin, se rappelant les circonstances du décès de son père. Il considérait, néanmoins, qu’il avait deux vertus. La première permettait aux paysans  d’oublier la fatigue des tâches agricoles et la deuxième d’extérioriser leur colère contre le gouvernement le jour de la fête Saint Antoine ou le jour du marché.

***

Ce qui me séduisait chez  grand père, c’est qu’il était d’une grande complexité. Il était compliqué et simple à la fois. Il était là, à côté de moi, je pouvais le toucher et en même temps il était insaisissable. Toujours présent et absent.

Il était d’ici et d’ailleurs, du passé et du futur. Cela m’émerveillait, me surprenait. Bien qu’en confiance, je me posais des questions. Cependant, en le fixant des yeux, je le voyais toujours égal à lui-même. Aujourd’hui, il me surprend encore, même s’il fait partie de la famille des morts.

Mais c'est un mort, toujours en vie. Quel vivant !

Mais lecteur, tu te poses aussi des questions et il faut s'en poser dans cette vie, mais permets-moi  de lui rendre hommage avec la musique de ces mots en portugais :

« avôzinho tu es um morto que està sempre tão vivo »ou avec ces mots en cette langue espagnole que tu aimais tant :

« abuelito, eres  un muerto que sigue todavia muy vivo »! ce qui voulait dire qu'il était un mort toujours vivant !

Le temps passe, il calme, mais rien ne s’efface . Toujours dans la nostalgie de ce passé dans mon cœur pleurent les guitares, souffrent  les paroles, chante en moi la voix musicale d’Amalia Rodrigues qui me prend aux tripes:

«… Tudo isto existe

Tudo isto é pena

tudo isto é fado… »

Ce qui veut dire, « tout cela existe, tout cela est douleur, tout cela est joie ».

 Serait-ce cela notre destinée. Serait-ce cela, la nostalgie? Est-ce cela, le fado ?

Ainsi s’exprime peut-être, la « saudade », ce sentiment complexe du monde galaico-portugais et lusophone ?

Comme je te sens enthousiasmé à côté de moi, mon cher lecteur et compagnon de la route de l’oralité, je t’invite à participer activement aux contes de grand-père, comme cela se fait aussi dans les traditions africaine ou antillaise, en disant au début et à la fin de chaque récit de grand-père

-        Eh cric, eh crac !

***

Les livres n’étaient pas présents à la maison, et encore moins au village. Par contre, les gens étaient des livres ouverts sans mots, avec des paroles et même avec beaucoup de blabla. 

Plus ils étaient âgés  et plus ils avaient à dire, à raconter. Les plus anciens se donnaient des attitudes, des postures qui les rendaient encore plus grands à mes yeux. S'ils parlaient en marchant, ils adaptaient le rythme de la parole à celui de la marche, comme les étudiants chanteurs de fado de l'université de Coïmbra, lorsqu'ils chantent des balades.

Les villageois, eux, parlaient dans un portugais qui rendaient plus que furieux les doutores, ces mangeurs de salade au teint de fromage blanc, incapables de faire le moindre effort physique, mais ayant eu l’occasion de gribouiller quelques cahiers sur les pupitres de l'Université de Coïmbra.

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Grand père savait se taire, mais il adorait parler. Il parlait aussi avec les mains, les yeux, tout son corps bougeait comme un jongleur de Capoeira du nord-este brésilien. Il avait hérité l'art du conteur, celui qui, aux grandes veillées d'été, comme d’hiver, transmettait de génération en génération le savoir ancestral.

Un jour, nous étions assis sur le gros bloc de granit qui dormait depuis toujours en bas de l'escalier de la maison. Il se trouvait dans la rue et servait de banc de repos  à qui voulait s'asseoir.

Pas exactement en fait, car s'il arrivait une personne plus âgée, ayant besoin de repos ou non, les plus jeunes libéraient naturellement la place.

Moi aussi j'éprouvais du plaisir à faire ce geste à l'égard des anciens. Ça ne me gênait point de m’asseoir à même le sol. De plus, ils  me gratifiaient toujours de quelque chose. Un sourire, une tape sur l’épaule et même parfois d’une figue sèche, délicieuse comme du miel, qui m'enfarinait les babines. Grand-père me traitait alors de petit meunier enfariné. Cela ne m'affectait pas du tout. Au contraire, j'adorais accompagner ti Clemente , le meunier du village, au moulin à eau du fleuve Côa. Parfois il me montait sur son mulet par dessus les sacs de maïs ou de seigle. Le mulet pressait le pas à cause du poids et moi, j’étais heureux comme un roi !

Grand père me voyant distrait, me pinça une cuisse et aussitôt me passa sa main rêche dans les cheveux.

-         Ils sont soyeux comme du velours, mais raides comme des baguettes de tambour. Allez, approche-toi de moi, mon petit sauvageon. Tu n'aimes plus les histoires de ton papyot ou quoi ?

Grand-père avait toujours le goût du rire et de la plaisanterie.

-        Mais si, papy ! Répondis-je les yeux brillants d'impatience.

D'un clin d’œil malin du coin de ses yeux il accrocha les miens. Ensuite comme dans une mélodie au rythme de samba, il commença à parler en regardant les étoiles.

Mais je ne sais pas comment cela a pu m'arriver. Il me semble qu'il arriva avec des pieds de chat sournois et hop il me sauta dessus par derrière. Le lâche, le traître ! Comment pouvais-je le voir arriver ! Sinon je lui aurais donné un coup de pied dans le cul et un coup de poing dans la figure et ensuite je lui aurai fait un Harai Goshi en le plaquant à terre. Ce maudit sommeil  tout d'un coup, ondulant et rampant comme un serpent s'enroula autour de moi et m'emporta dans un rêve profond accompagné d'un ronflement brouillant.

-        Il fait déjà le tracteur russe, me semble avoir dit grand-père !

***

Dans ce rêve, je voyais ma jeune maîtresse Imelda pendant le cours d'histoire sur «Notre Beau Portugal» comme elle avait l'habitude de dire. Elle semblait sauter de joie  sur les trois mots avec un plaisir joyeux, débordant de bonheur. Nos yeux la suivaient fixement dans ses allées et retours, de gauche à droite et de droite à gauche, dans cet espace situé entre nos pupitres et son bureau.

Celui-ci, taillé dans un vieux bois de chêne noirci par le temps, d'aspect austère, trônait plus haut sur l'estrade, comme un dictateur. Le dit espace était une frontière, que l'on prétendait infranchissable, entre le savoir et la soif d'apprendre. Nous écoutions, sans perdre une miette du pain du savoir, les coudes plantés sur le pupitre, le menton soutenu par le creux de nos mains en forme de calice.

Il ne fallait pas que, par inadvertance, la tête et le cerveau s'échappent par la fenêtre, aillent gambader et se disperser dans la nature. A force de répétitions, la maîtresse et les anciens nous inculquaient dans le crâne, que rien n'était plus important que l'école. Voulions-nous, plus tard, travailler comme des Maures, toujours sales, du lever au coucher du soleil, sentir le cul des vaches et mener une vie de misère. Non, je ne veux pas que mes enfants aient cette vie, toujours les mains sales, toujours  en train de gratter la terre, avec des gerçures causées par le froid en hiver et la peau brûlée par un soleil de plomb en été.

-        Non mes enfants! Il faut écouter à l'école afin de pouvoir  gagner, plus tard, sa vie à l'ombre, à ne rien faire ou presque dans un bureau de Soutugal ou ailleurs. Mais il faut quitter coûte que coûte  ce village pouilleux ! conseillait grand-père.

Pendant ce temps-là, plus joyeusement, Mlle Imelda nous servait un menu déjà tout pré-préparé. Il provenait de son École Normale d'Instituteurs. Année après année, ce menu était toujours le même, depuis 1932, et était servi dans les mêmes assiettes. C'était un plat qui avait gavé pendant des générations les petits soldats en culottes courtes de la « Mocidade Portuguesa ». Il avait été créé par ce cuisinier hors du commun, le Docteur Oliveira Salazar, rivalisant de grandeur ensoleillée avec Dieu et faisant de l'ombre à tous les êtres humains.

Ce plat avait des ingrédients importés de l'Italie de Mussolini et de l'Espagne de Primo de Rivera à quoi  «  O grande Estadista », le Grand Homme d’État rajouta un nationalisme lusitanien primitif, orgueilleux, fier et  un patriotisme de bons citoyens.

Ces citoyens étaient des mâles virils et des machistes admirables, mais aussi, à l’échelle en-dessous, des femmes aux hanches larges et à la poitrine généreuse. Elles devaient donner de beaux enfants, éduqués dans la bonne morale de la bonne famille, élevés comme des futurs dictateurs à coups de ceinturon, car il fallait redresser les arbres tordus, tant qu'ils étaient jeunes, afin de bien servir ce glorieux pays plus tard.

De plus, le plat était relevé avec grâce par des épices à l'arôme d'un catholicisme romain au goût d'un fanatisme médiéval. Pendant  une cinquantaine d'années, et jusqu'à ce 25 avril 1974, année de la dite Révolution des Œillets, ce menu fut servi  aux enfants du Portugal. Mais pas à tous ! Uniquement à ceux qui n'étaient pas obligés d'abandonner l'école pour aider les parents, trop pauvres, dans leurs tâches agricoles au service des riches.

***

-        « Dom Afonso Henriques », 1er roi du Portugal.

Avec lui, commence la dynastie bourguignonne dite aussi Alfonsine … martelait  notre maîtresse fouettard d'un coup de poing sur son bureau qui secouait notre attention confondue dans  un calme profond.

Même les mouches endormies ça et là dans la salle reprirent leur envol en zigzagant sans savoir où se poser pour poursuivre leur sieste calmement.

-        En effet, la 1ère dynastie fut nommée Bourguignonne car le père d'Afonso Henriques était le noble Henri, un chevalier venant de Bourgogne, arrivé là pour donner un coup de main au catholique Afonso VI, roi du Léon, et pour donner un coup de pied à tous ces musulmans qui avaient traversé le détroit de Gibraltar en 711 afin d'empêcher ces impurs de chrétiens de manger du cochon !

Mais  pour les bons chrétiens, le cochon est un second dieu qui chaque jour se retrouve sur la table pour donner vie, énergie et plaisir à table à ceux qui savent apprécier les bonnes choses !

Mais que diable ! N'est-il pas possible de comprendre que l'on ne peut empêcher la résistance, et parfois même  la reconquête, que si l'on respecte la religion et les us et coutumes de chacun !

Et ce fameux Henri de Bourgogne se battit comme un lion sans peur contre les infidèles. Sa bravoure attira la sympathie et l'admiration du Roi du Léon. Pour le remercier, il lui offrit en mariage la belle et rusée Infante Dona Teresa et donna en dote de mariage la gouvernance du Conté de Portucalense.

Mais le couple ingrat se révolta contre le Bon père et commença à revendiquer l'indépendance du comté, sans toutefois y parvenir !

L'identité nationale voyait le jour, mais pas l'indépendance.

 

-        Ce noble fait, disait Mlle Imelda notre maîtresse, fit la gloire de son noble fils : Afonso Henriques.Il fût surnommé « O Conquistador », conséquence du grand nombre de châteaux et territoires conquis vers le sud aux infidèles. Il ne pouvait élargir notre jeune nation ni vers l'ouest, où se trouvait la mer, ni vers l'est où se trouvait la Castille chrétienne et catholique comme nous.

Notre ennemi était le musulman qui, depuis 711, avait envahi la Péninsule Ibérique. Ainsi à force de coups de fléaux, de masses, de haches, de lances, de poignards, d'épées et la pluie des flèches des arcs et des précises arbalètes, auxquels s'ajoutait la bravoure de nos guerriers sur les mahométans, notre beau Portugal fut-il construit, lui donnant une forme rectangulaire qui ressemblait à un jardin au bord de l'Atlantique.

Nous devons être fiers de Notre beau Portugal, criait Mlle Imelda réveillant en sursaut certains d’entre nous.

Mais tous nous répétions en cœur comme des perroquets « oui maîtresse »

-        Plus de vaillance là-bas, dit-elle, pointant du doigt  le fond de la classe.

Et joignant le geste du bras tendu pointant du doigt, comme un arme d'host, elle lançait mi-sérieuse, mi-moqueuse :

-        Ce n'est pas avec des soldats comme vous que l'on aurait fondé le Portugal ! Afonso Henriques fut le fondateur de la Nation Portugaise qui vit le jour en 1143 et eut comme berceau la très noble ville de Guimarães...

Et tout en gesticulant son corps frêle et pointant la situation de la ville avec sa canne en cognassier  sur une carte accrochée au mur blanc badigeonné à la chaux, elle cogna de la main gauche à nouveau son bureau en châtaignier, tacheté de noir ça et là par de longues années. Cet assaut fit voler dans la lumière la poussière blanche de la craie tombée tableau noir fissuré par endroits.  Nos têtes alourdies par tant de dates et événements historiques, se maintenaient éveillées tant qu'elles le pouvaient.

-        Moins d'un siècle après, en 1212, le IIIème Alfonse, petit fils du 1er, avait élevé les frontières définitives de notre beau Portugal et il avait asséné à l'infidèle musulman le coup de grâce. Il avait terminé la salve de coups de pieds commencée par Henri de Bourgogne, mettant à la porte le détesté envahisseur.

Mlle Imelda semblait tellement satisfaite, que nous aurions pu croire qu'elle avait participé  directement à cette épopée historique. Et moi, ne sachant pas très bien où j'étais, je crus avoir reçu sur la tête un coup sec de sa canne.

Celui-ci me fit faire un bond entre les genoux de mon grand-père, me réveillant de mon lourd sommeil et mettant ainsi fin à mon rêve.

-        Que se passe-t-il mon petit lapin blanc ? Tu as dû faire un cauchemar. Ce n'est rien. Ne t'inquiète pas ton « papyot  » est là avec toi.

Comme si je voulais me prouver qu'il était bien là, à côté de moi, je me suis accroché à son cou tout en lui faisant des baisers. En silence je me suis dit :

-        Ton petit lapin blanc t'adore, mon papy !

Blois février 2014

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« Radio Moscovo não diz a verdade »

ce qui voulait dire  

Radio Moscou ne dit pas la vérité !

Le petit lapin de son grand-père allait déjà vers ses 10 ans. Nous étions en plein hiver. La nuit était frisquette. Dans le bleu limpide du firmament, les étoiles brillaient pour nous. Elles souriaient certainement à Dieu et à ses Anges au ciel, où la vie était merveilleuse, où rien ne manquait, selon ce que l'on apprenait au catéchisme.

Quelle chance me disais-je. Lorsque le pain de seigle manquait ou était trop dur, il m'arrivait de vouloir monter au ciel et devenir un ange ou même Dieu. A cela, grand-père rétorquait avec un regard fâché et inquiet, ne sachant pas si j'étais sérieux ou ironique :

-        Tu es idiot ou quoi ?  C'est ça que tu apprends au « caté »?

-        Mais non papy ! Ce n'est même plus rigolo avec toi. Tu gobes tout !

-        Et j'éclatais de rire, content de moi.  

C'était le soir de la célèbre journée du 22 janvier 1961. La « Emissora Nacional », radio de l'unique pensée de Salazar, annonçait avec une tristesse d'enterrement que notre luxueux navire de croisière «O Santa Maria », le Sainte Marie, avait été séquestré par de méchants pirates dans les Caraïbes.

Grand-père ne croyait que ce que la raison lui dictait. Toujours méfiant, comme un renard qui ne veut pas de la  grappe de raisin manifestement trop accessible, il se précipita sur la vieille radio et chose étonnante, l'enveloppa dans ses bras comme s'il s'agissait d'un enfant et s'enferma en cachette dans la pièce que nous appelions  « o quarto negro », la chambre noire.

L'on verra plus bas pourquoi. Mais en réalité, ce n'était que la réserve obscure de la cuisine où il n'y avait pas de lumière.

Il me dit simplement :

-        Va au dodo !

***

Je ne comprenais pas cet enfermement précipité du grand-père avec la radio. Pas la moindre explication. Devais-je aller me coucher comme les poules et surtout sans le moindre bisou ou geste de tendresse ?

Les poules le pouvaient, car elles ont le cœur dans leur jabot et ne pensent qu'à manger.

Une fois j'avais été révolté de voir qu'un  petit poussin doré, tout mignon, dont je m'étais occupé, devenant adulte se transforma en anthropophage ! En effet, j'avais été sidéré que le poussin devenant un coq orgueilleux, puisse sauter sans prévenir sur la table de la cuisine et avaler, tout d'un coup, la tripaille ensanglantée d'un poulet que grand-père venait de vider et de nettoyer pour faire une grillade.  

Je fus révolté, non contre le coq, car je commençais à comprendre les lois et principes de la nature, mais contre le comportement de grand-père.

-        Tu es comme le coq, tu as le cœur dans le jabot, tu es...

Mais pourquoi protester, il ne m'entendait plus.

En même temps, j'avais compris que cette histoire du Santa Maria  était  une « chose sérieuse », comme disait grand-père dans le monde des adultes. Mais pourquoi aurais-je dû m'en mêler ? C'étaient leurs histoires. Moi, je n’étais qu'un enfant, grand-père me le rappelait dans certaines circonstances. Pourquoi aurais-je dû me soucier de tout cela. Qu'il se débrouille, disais-je avec un brin de rancœur encore !

***

Je suis allé me coucher, en effet. J'ai mis la tête  sous les couvertures lourdes et épaisses en laine de la Serra da Estrela, décidé à dormir jusqu'à 8h, le lendemain matin.

Qu'il se débrouille, me dis-je encore avec la rancœur de l'enfant qui venait de recevoir une baffe sur la joue gauche.

J'étais curieux et j'avais du mal à résister à  ma curiosité. Je voulais savoir de quoi il s'agissait. D'autant plus qu'il y avait en moi une montagne d'inquiétudes sur ce qui pouvait arriver à mon papy.

Mon oreiller me rappelait toutes les nuits, les  dangers qu'il courrait. Lorsqu'il venait me faire le bisou du soir, je m’agrippais à lui. Ma plus grande crainte, c'était qu'il sorte encore de la maison. Mon plus grand désir, c'était qu'il vienne se coucher, tout de suite, à côté de moi.

A la maison, il courrait quand même moins de dangers. Mais lui n’en faisait qu'à sa tête et moi, je restais dans mon lit à compter les moutons cachés sous les draps de l'inquiétude.  Tout d'un coup j'ai sorti la tête des couvertures. De toute façon, j'avais trop chaud, j'étais en nage. Assis sur le lit, je me suis mis à me rappeler les couchers de soleil au village. Je me suis mis à compter le nombre d’histoires que grand-père m'avait racontées. Je pensais aussi à tous ces rires joyeux, mais aussi à toutes ces drôleries qu'il me disait avant de me coucher :

- Et maintenant faire dodo et dormir sur ses deux oreilles ! Oh qu'il est dodu l'oreiller de  Monsieur !

- Mais papy, arrête de te moquer de moi. Je n'arrive pas à dormir sur mes deux oreilles, lui disais-je naïvement.

- Mais si, mais si, voyons ! disait-il, sans m'écouter vraiment et ses pensées déjà ailleurs.

***

Ne parvenant pas à dormir je  me suis relevé. Marchand sur la pointe des pieds nus, sur le plancher rugueux en chêne, je suis allé satisfaire ma curiosité et soulager mon inquiétude. Comme un espion, je me suis rapproché de la porte et fixai mon œil gauche, dans le trou de la serrure.

Je voyais mon grand-père tourner, avec une maladresse inhabituelle, le bouton des stations. Au fur et à mesure qu'il naviguait sur radio Tirana, Radio Prague, j'entendais les ronflements de la radio. Tout d'un coup, il rapprocha la radio de lui et tendit l'oreille. L'on entendait d'une manière inespérée et claire une voix avec l'accent brésilien:

« …Bulletin d'information spécial. Dépêche de dernière minute. Lisbonne. L'agence Tass nous informe que : »

***

« À 01.45 AM le 22 Janvier 1961 a été lancée l'opération «Dulcinée».

Communiqué:

En signe de protestation et de lutte contre la dictature de Satanlazar au Portugal et de Paco Bestamontes en Espagne, un groupe de 20 patriotes portugais et espagnols du «Directoire Révolutionnaire Ibérique de Libération », (Directorio Revolucionario Ibérico de Liberação), mené par un des chefs de l'opposition au régime, le capitaine Henrique Galvão, dans la mer des Caraïbes à 1h45 GMT, ce 22 janvier 1961, a détourné de sa route et a pris le contrôle du luxueux paquebot portugais de croisière, le Santa Maria.

Le groupe d'opposants a également affirmé qu'il ne serait fait aucun mal aux passagers, ni à l'équipage. Qu’il s’agissait d’un acte politique et nullement d’un acte de piraterie maritime, comme le prétendait la propagande mensongère du dictateur Satanlazar !

Le D.R.I.L. déplore cependant la mort du lieutenant João Nastimento et fait notion de 3 autres blessés légers.

Le navire rebaptisé le “Santa Liberdade”, Sainte Liberté prendra le Cap de l'île de Fernando Po et ensuite de Luanda afin de libérer l'Angola et les autres colonies portugaises du joug dictatorial et colonialiste du régime de Salazar...

C'était la station de Radio Moscou.

***

Pendant les quarante années que dura le régime de Salazar, il  était interdit d'écouter cette station. D'ailleurs l'Emissora Nacional le rappelait presque à chaque bulletin d'information en ces termes : « Radio Moscovo não fala verdade » ce qui voulait dire : Radio Moscou ne dit pas la vérité.

Grand-père savait très bien qu'en écoutant cette radio en cachette, comme beaucoup d'autres, il risquait d'être arrêté et emprisonné pour atteinte à la sécurité de l’État. Il répondait que :

-        L'envie de liberté quand on en est privé  devient une drogue qui peut mener à la mort.

Quelques années bien après je l'ai entendu dire :

-        Quand on a envie de savoir ce qui se passe réellement ailleurs, parfois on est prêt à écouter tout ce qui est contraire au régime qui vous opprime. On peut même se laisser mener par d'autres couleurs et d’autres tons dictatoriaux.

C'est vrai que grand-père avait, dans les années cinquante, une certaine sympathie et même une admiration pour les vainqueurs sur le nazisme de l'est de l'Europe. Peut-être, parce qu'il connaissait les horreurs du nazisme et encore mieux celles du fascisme portugais et espagnol. C'était son quotidien depuis 1933. Cependant, après l'invasion de la Tchécoslovaquie et de la Hongrie il déchanta complètement du modèle soviétique et n'hésitait plus à dire :

-        Communisme, fascisme ou nazisme se valent en horreur humaine.

***

« O Quarto Negro » La Chambre Noire

C’était une chambre obscure et sans lumière, où ma mère avait voulu m'enfermer une ou deux fois en punition, parce que j'avais battu ma petite sœur. Mais pour m'enfermer, il fallait m'attraper et je courrais plus vite qu'un lévrier. C'est que ma sœur, Karina, avait un sens aigu de la propriété privée. D'une part, elle considérait que ce qui était à elle était seulement à elle, par contre, ce qui était à moi, était à moi et à elle ! De plus, elle ne tolérait pas le moins du monde que mes quatre années de plus et ma qualité masculine méritent le moindre respect ou privilège.

-        Ça promet. Je plains déjà le pauvre futur mari, disait mon père en riant à propos de l'attitude possessive et féministe de ma sœur.

-        Mais ma mère redressant son joli buste biblique, sans le moindre rire habituel, se montra un tantinet menaçante:

-        Ma mère, que Dieu la garde au ciel, disait-elle, faisait tout ce que lui ordonnait mon père. Moi, je me tais encore, mais ma fille, répondra à son mari que s'il veut être servi, il n'a qu'à  se servir lui-même !

***

En effet, lorsque ma sœur jouait avec moi, à la moindre contrariété ou caprice, elle m'accusait comme son bouc émissaire. Feignant que je l'avais battue, l'insupportable sœur éclatait en pleurs  aigus, comme si on la tuait, en direction de mon père. Ses cris couvraient le carillonnement du clocher de l'église de Nossa Senhora do Rosario lors des mariages au village. Ma mère qui avait tout compris par instinct féminin priait mon père :

-        Mais laisse-la pleurer tant qu'elle veut. Quand elle en aura assez, elle va se taire. Ce sont des larmes de crocodile.

 

Mon père, idiot, ne comprenait rien aux larmes de crocodile. Il accourrait aussitôt pour sauver mon hypocrite de sœur, son petit ange, qu'il n'avait sauvé « de ma terrible méchanceté »  que grâce à un miracle de Saint Antoine, protecteur des enfants.

-        Espèce de chèvre, menteuse, menteuse, ajoutais-je, indigné de colère et pestant contre tout le monde de la maison.

-        Il t'a fait mal ce grand âne ?

-        Il m'a battue. Il m'a fait mal là, dit-elle en montrant ses fesses toujours colorées et pas forcément à cause de traîner par terre.

-        Où a-t-il fait mal encore ce sauvage à mon petit cœur ?  demanda-t-il avec une tendresse de figue molle qui venait de s'écraser par terre.

-        Vem aqui  burro, raios partam o garoto.

Ce que voulait dire : Viens ici espèce d'âne, que le diable emporte ce gamin !

***

Moi, je déguerpissais plus vite que lièvre dans le maquis. Qui pouvait me mettre la main dessus et m'attraper par les poils ? Personne ! Même pas mes copains d'école plus âgés que moi. Je courrais plus vite qu'un lièvre, affirmaient avec admiration mes amis. Je les  battais tous sur les chemins en côte le jour de «a Romaria de Nossa Senhora da Paz».

Cette pérégrination populaire avait lieu le dimanche des rameaux. La chapelle-hermite se trouvait sur  les sommets des monts d'Atalaya, plongeant sa silhouette ronde et blanche dans les eaux limpides du Côa.

Dans ma fuite je détestais tellement ma petite sœur que je regrettais de ne pas l'avoir tuée pour de vrai. Et mon père je le détestais, parce qu'il était un pauvre idiot et encore plus parce qu'il n'était pas toujours gentil avec ma mère que j'adorais.

***

Si j'avais pu me marier avec maman, elle aurait vu le beau mari que je faisais. Soit dit en riant au passage, je le devins, car lorsque j'eus un peu plus de neuf ans, il dût fuir à son tour en France.

 

Enfin, j'avais mon grand-père avec moi et ma mère aussi. Par contre, à partir de ce moment-là, elle ne joua presque plus avec moi et me faisait travailler encore plus  dans les champs que son mari. Je n'étais pas encore arrivé à la maison, revenant de l'école, qu'il fallait repartir dans les champs.

***

Cher jeune lecteur, chère jeune lectrice, l'un et l'autre vous devez me comprendre et même me défendre. Écoutez donc l'injustice dont je fus victime quand j'avais huit ou neuf ans :

Le moins que je puisse dire lecteur, c'est que  ma petite sœur, la sacrée  petite garce, n'avait pas froid aux yeux, même lorsque le vent « sieiro », vent du nord très sec et froid en hiver, givrait les sourcils des gens et transformait les habitants du village en fantômes.

Eh bien, une fois nous jouions à cache-cache, amicalement et joyeusement, entre frère et sœur à la maison. Tout d'un coup je suis tombé sur un trésor.

-        Karina, mais c'est quoi cette drôle de chose, regarde c'est visqueux, l'on dirait un gros verre de terre. C'est dégoûtant, dis-je étonné et surpris à la fois.

-        Fais voir.

Elle prend  la chose du bout des doigts, étonnée par la douceur. Elle tire dessus et dit :

-        C'est doux et élastique l'on dirait une tripe pour faire du boudin blanc. 

-        Fais voir! Dis-je

-        Attends, dit-elle, il y a une ouverture d'un côté.

-        Laisse-moi voir. C'est moi qui l'ai trouvé.

-        Non. Regarde, c'est un ballon,  dit-elle en soufflant dedans.

-        Il a une drôle de forme.

En même temps, je lui arrachais la chose de ses mains en faisant valoir ma force masculine. Je n’allais quand même pas me faire dérober mon trésor.  

Au fur et à mesure que je soufflais dedans, ma petite sœur riait de plus en plus. Moi je ne voyais pas plus loin que mon nez.

-        On dirait le zizi de papa le matin !

Moi je ne riais pas du tout et, effrayé comme si j'avais un serpent dans les mains, je me suis débarrassé de la chose dégoûtante et répugnante.

-        Mais ça vole Vivi ! Tu n'as pas vu? N'ais pas peur ! C'est un ballon. Tu ne vas quand-même pas avoir peur d'un ballon. 

-        Non ! dis-je en me donnant un ton de voix téméraire, mais à l'intérieur de moi, c'est un non qui voulait dire oui.

Mais ça, comme d'autres attributs que l'on prête aux garçons et que je n'avais pas toujours, je ne pouvais l'avouer.

Elle regonfla à une vitesse incroyable le zizi de papa en latex et le lança en l'air dans ma direction d'un petit coup de la paume de la main.

-        Çà va tomber ! Tape dessus Vivi !

Ce que je fis en m’adonnant avec plaisir au jeu.

Pendant une bonne dizaine de minutes nous avons à tour de rôle lancé  en l'air le joli ballon, nous amusant et riant comme des fous. Mais à un certain moment, elle a estimé qu'elle l'avait envoyé en l'air moins de fois que moi. Tout d'un coup, et d'une manière inattendue, elle se mit à pousser des hurlements, comme un malheureux cochon auquel on aurait voulu ôter la vie. Je lui dis en la repoussant légèrement :

-        Mais arrête de crier ! Tu me perces les oreilles avec tes cris.

Sans m'y attendre le moins du monde, elle se mit à crier encore plus.

-        Papa !  Papa ! Il m'a frappée. Il m'a fait mal !

Joignant la parole à la ruse, elle se tordait par terre de douleur imaginaire, ne se rappelant pas que nos parents travaillaient encore dans les champs.

Je ne savais plus que faire. D’ailleurs, je ne sais pas vraiment ce qui m'a retenu pour ne pas  la frapper pour de vrai.

 

Je me sentais trahi.

***

Nous savions bien que notre maîtresse était amoureuse d'un certain Manuel Tanches, même si nous ne comprenions pas l'amour des adultes.

Nous voyions bien qu'elle n'était pas la même en classe, pendant la récréation ou encore dans la rue quand nous la croisions. Elle était comme le temps en automne, très variable.

L'on pouvait voir dans son visage, tantôt une fenêtre de ciel bleu, où brillait le soleil, tantôt un nuage noir, grognon et menaçant. En cas de pluie, c'est-à-dire de conflit avec son Manuel, nous nous taisions, nous nous mettions à l'abri en attendant que le coup de vent et l'averse qui allaient avec, passent. Nous nous disions qu'après le mauvais temps, le soleil sur son visage finirait bien par briller à nouveau. Car le mauvais temps, sur terre ou en mer, finit toujours par le beau temps.

***

Cependant, un lundi du mois de décembre de 1959, Manuel est parti en paquebot avec sa maman, ses frères et sœurs, rejoindre son père à Buenos-Aires en Argentine. Une famille de plus du village allait chercher son pain et sa liberté ailleurs et grossir les quelques 130 millions de lusophones aujourd'hui éparpillés par ce vaste monde.

La famille de Manuel  est devenue argentine, parlant le portunhol, une langue parlée dans les zones frontières entre le Brésil et les autres états sud américains. Par contre, le pauvre Manuel s'est empoisonné en sulfatant la vigne sur les vastes terres paternelles à Escobar, une petite ville dans la banlieue de la capitale.

« Si son père avait été moins ours et plus humain il serait encore en vie », informait une lettre jaunâtre écrite par sa sœur Marissa.

-        Pauvre Manuel dit grand-père les larmes aux yeux et la voix triste. Puis il ajouta : lui qui était parti dans le pays de l'argent,  (l'on définissait ainsi l'Argentine au village), avec un râteau dans la tête pour ramasser les billets de banque qui tombaient « da arvore do dinheiro » de l'arbre de l'argent et faire fortune, il a achevé son rêve plus tôt que prévu et mange désormais les pissenlits par la racine.

Notre maîtresse avait pris connaissance du décès par lettre partie d’Argentine depuis un mois. Nous, les élèves, avons failli perdre notre maîtresse à cause de la douleur de la tragédie. Par contre, nous avions gagné l’affection notre maîtresse pour  le reste de l'année et pour toujours.

L'on disait au village qu'avant de s'éteindre, son cœur saigna  pendant des années dans la solitude et qu’elle rechercha la paix dans une vallée d'altitude de la Serra da Estrela, comme si elle avait voulu s'approcher du ciel et de son Manuel. Cela se passa bien après, pour le moment elle était toujours notre maîtresse.

Devant ses élèves, elle  oubliait sa douleur en faisant le clown. Plus elle voulait cacher sa tristesse et plus  elle nous faisait rire. Depuis, comme dans une litanie, et comme si les paroles  n'étaient  pas vraiment d'elle, mais comme pour s'en convaincre elle répétait sans cesse :

-        « Quem canta seu mal espanta » celui qui chante éloigne sa douleur.

-        Vous n'êtes que mes élèves, disait-elle.

Avait-elle besoin de le confirmer comme pour se convaincre d'une réalité évidente qui allait bien au-delà de cette frontière ? Néanmoins, après sa tragédie amoureuse, nous voyions bien que nous remplacions son Manuel dans son cœur. Nous savions aussi lui rendre ce qu'elle nous donnait.

Comme par enchantement, les absences, même celles pour aider les parents aux champs, diminuaient à vue d’œil. Elles devenaient rares, comme  les figues étalées par nos mères sur la façade plate des nombreux menhirs et dolmens qui semblaient dormir sous le soleil de plomb.

Les résultats scolaires, eux-mêmes, grimpaient jusqu'à Torre, le point culminant de la Serra da Estrela. On n'étudiait pas seulement pour nous, nous travaillions aussi pour faire plaisir à notre maîtresse. Nous étions presque sages, comme les images du père Trampoline après la première communion, pour faire bourgeonner sur ses lèvres charnues la joie du printemps.

Maintenant nous n'étions plus ceux à qui l’on crie :

- on ne parle pas à table, taisez-vous les gamins, fichez-moi la paix, allez-vous coucher et autres expressions que même les chiens ne voudraient pas entendre. L’on dirait que dans ce village montagneux du Portugal les adultes nous respectent. Maintenant, nous les enfants, nous sommes devenus des personnes. On va même jusqu'à nous demander notre avis !

***

Nous, les enfants, avions même l'impression d'avoir gagné la guerre que les adultes nous imposaient. Avant, ils nous bombardaient selon une tactique pratiquement militaire, du matin  au soir, avec des: « les enfants il faut... oh les enfants de maintenant... oh les petites pestes...Oh ces vauriens  ».

Mademoiselle Imelda, notre maîtresse nous aimait. Plus encore, nous nous sentions aimés. Ce calme, cette sérénité de temps de paix se ressentait même dans nos foyers. Les coups de pied dans le popotin, les torgnoles dans la figure, les coups de ce bon martinet, les étirements d'oreilles  et autres soi-disant bonnes méthodes d'éducation, même si elles n'avaient  pas disparu totalement, car elles avaient la peau dure, mirent beaucoup d'eau dans leur vin !

-     Dieu soit loué, disait maîtresse heureuse pour ses enfants.

Maintenant notre maîtresse, comme une étoile brillante annonçant des temps nouveaux, afin de soulager  notre attention qui était chargée comme une bête de somme de 9h à 17h et pour mieux la faire repartir,   nous faisait faire de petites pauses et nous répétait souvent, comme un leitmotiv :

Le travail dans la détente

Fait grandir les enfants

Donne bonne santé

Beaucoup d'intelligence

Et encore plus de connaissance !

Elle devenait  même magicienne quand il fallait démêler les nœuds des cordes en mathématiques ou les chemins labyrinthiques de l'histoire. De plus, nous avions beau vivre dans le même monde que les adultes, nous ne vivions pas dans le même espace et le même temps.

 

***

Une fois mon grand-père me parla, avec regret, de sa participation comme jeune soldat à la pacification, « répression coloniale », corrigea-t-il, au Mozambique dans les années 1900. Il faisait son service militaire de trois ans au service de sa Majesté le roi Dom Carlos.

Pour lui, cette période, c'était hier, mais pour moi, c'était il y a très très longtemps, des milliers d'années peut-être. L’Angola, la Guinée, Le Mozambique, les colonies comme disait maîtresse, je n'imaginais pas le moins du monde où cela pouvait bien se trouver.

Je comprenais encore moins que cela fasse partie du Portugal. Je regardais la carte rectangulaire sur le mur et je n'y voyais aucune colonie. Rien. Devais-je faire confiance aux adultes ?

***

Au début des cours, notre maîtresse, très  sérieuse, commençait par accrocher son regard sur chacun d’entre nous. Ensuite, nous ayant accrochés comme par un fil invisible, elle attirait notre attention. On aurait dit un pécheur sur le Cap de Sagres en train de pêcher à la ligne. Les poissons que nous étions mordaient avec satisfaction et plaisir l'hameçon de la connaissance. Mais nous, au contraire des poissons, étions bien vivants, bien conscients pour notre âge de la chance, de ce  luxe que nous avions par rapport au sort de nos pauvres parents.

Cependant, régulièrement,   ses yeux s'en allaient et partaient se fixer au plafond, peut-être en quête d'inspiration. S'ensuivait une très courte pause suivie d'un ensemencement à tout vent dans cette terre fertile que nous étions.

De temps en temps, ses beaux yeux couleur de mer balayaient avec inquiétude le poussiéreux  portrait du « Salarié à Vie » planté au beau milieu du mur frontal. De là-haut il nous semblait contrôler les faits et gestes de chacun dans la classe. Et notre maîtresse, avait-elle peur de Salazar, comme les gens au Village ? Parfois, nous aussi nous avions peur de notre maîtresse, car elle pouvait aussi être un Dictateur.

En fait, elle ne nous faisait pas vraiment peur, plutôt le contraire. Par contre, pour l'autre, accroché au mur comme au pouvoir, se donnant des airs d'intelligent manipulant des livres, pour nous, il n’était pas question de confiance. Mais comment, d’ailleurs, est-il arrivé là ? Pourquoi restait-il là, année après année, décade après décade.

Que dieu me pardonne, s'il le peut, mais je dois t'avouer cher lecteur et lectrice des secrets sur l'enfant que j'étais. Ce sont des secrets, lecteur, mais ne vas pas monter sur le toit de ta maison et les crier à tout le monde, sinon tu iras aussi passer quelques jours à l'ombre, comme grand-père, à la prison Liberté de Soutugal.

Je voudrais te dire aussi, à toi ma lectrice, que ce que j'entendais dire à grand-père à propos de Salazar se redressait en moi, chaque jour davantage, tel un serpent symbole de vengeance.

***

Un jour, j'ai mis dans mon cartable mon lance-pierres pour dégommer le corbeau noir, semblant manipuler des livres et certainement nos cerveaux. Il était accroché à droite du mur de la salle de classe. Mais maîtresse, découvrant peut-être mes intentions, ouvrit mon cartable, me demanda avec un air de compréhension déguisé dans un habit de reproche:

  • Quel oiseau veux-tu tuer ? Ce n'est pas encore le temps de la chasse mon garçon!
  • Eh ! Maîtresse ! On va attendre l'ouverture jusqu'à quand ?
  • Bientôt !

C'était un bientôt qui voulait dire que la discussion était terminée sans l'être réellement.

En classe, nous n'évoquions jamais son nom et évitions de parler trop fort, de peur que l’oiseau noir de mauvaise augure ne nous entende.

***

La P.I.D.E.

(Police Internationale de Défense de l’État)

Grand-père prétendait que lorsque l'on prononçait son nom, ses acolytes vampires, hantant grandes villes et petits villages, dressaient leurs grandes oreilles et aussitôt s'abattant sur leurs innocentes victimes, plantaient leurs crocs en faisant couler le sang et causant mort et désolation.

Dansant en rond autour de la proie, bouffant, ingurgitant pain, fromage et saucisson, ils agissaient toujours avec une bouteille de vin  dans les mains. Ils animaient leur fête macabre, torturant, martyrisant et riant pour le bien de l’État Nouveau, pour la Paix de la Nation. Un, deux, trois : un pas un arrière et deux en avant ! Maintenant, débarrassons et jetons ces corps inanimés, ces rouges potiches  dans la prison forteresse de Péniche !

« Bon débarras, nettoyons et jetons, jetons encore plus loin jusqu’au camp de Concentration de Tarrafal. Au nom de Dieu, au nom du patriotisme, au nom de la nation, allez, rouges, juifs, socialos, homos, ordures, démocrates, tous à Tarrafal ou à Péniche !  Débarrassez pourritures, pour 10, 15, 25, 50 ans, pour l'éternité, débarrassez  ce Portugal ! »

***

Et voilà maintenant que  le regard de notre maîtresse se posait très rapidement sur le portrait du vieillard gâteux, le maréchal Oscar Carmona, Président frauduleux de la Monarchie absolutiste du roi salarié à vie.

Le strict uniforme aux épaulettes fanées se laissait aller, alourdi par le poids exagéré des méchantes médailles. Son regard sournois, autoritaire, caché derrière sa fausse moustache républicaine, le visage jaunâtre, sec comme son bâton de maréchal entre ses mains, nous faisait peur pendant la classe.

La nuit, il nous poursuivait encore, perturbant le sommeil des tendres enfants que nous étions avec des cauchemars de terreur.

 

***

Au centre du mur, entre ces deux personnages, un crucifix nous faisait de la peine avec un pauvre monsieur presque nu se tordant de douleur, dont le sang semblait couler, sans pour cela tacher le plancher en bois de la classe. Lequel des deux autres était le fautif, lequel des deux avait sur ses mains  le sang de cet Être Humain ?

Sans comprendre son « les enfants il faut toujours comprendre le pourquoi et le comment des choses », d'une façon inespérée et inattendue, nous nous laissions entraîner par la magie de son regard.

Son  visage était parsemé d'étonnantes tâches de rousseur. Ses cheveux avaient la couleur des fougères en automne. Elle se dressait sur ses talons et nous adressait un regard de lynx qui se voulait inamical et distant.

-     « sou pequenita, mas tesita ! »

Ce qui voulait dire qu'elle était petite, mais qu'elle ne se laissait pas faire. Nous ne comprenions pas pourquoi elle nous disait cela. Pour nous, elle était mince, cela c'était vrai, mais nous ne la croyons pas, quand elle disait qu'elle était petite.

Pour nous elle était grande, et pas uniquement en taille. De plus elle était gentille et nous parlait avec la douceur de la marmelade de potiron que ma mère faisait en automne à la maison. Le parler de notre maîtresse n'avait rien à voir avec l'acidité de certaines vieilles personnes du village. De plus on avait plaisir à travailler en classe. Le travail n'était pas que du travail dans les mots. La réalité était agréable et ressemblait à de la joie, aux rires de nos jeux pendant la récréation.

***

Grand-père semble absent. Le voilà encore parti dans le royaume des songes tout en restant debout. Le voilà créateur de nouveaux mondes et histoires que je ne  parviens pas à comprendre. Quant à moi, je vais me retirer du monde ennuyeux des adultes et me laisser gambader, encore et encore, dans les souvenirs lointains mon enfantine mémoire :

 

***

Garçons et filles avaient des jeux séparés. Les garçons jouaient à la toupie, les filles à la marelle. Cependant nous nous rassemblions pour  jouer au jeu de l'huile et du vinaigre.

Deux filles et deux garçons. Chacun de chaque côté, prenait un garçon ou une fille par les pieds et les mains. Il était  balancé d'un côté et de l'autre, tantôt à gauche tantôt à droite, comme le balancier d'une pendule à poids, au son d'une litanie enfantine que nous chantions en cœur :

-     « Tchïm  tchï  bão , azeite  ou pão ! P'ra donde quieres ir ? P'ro azeite ou p'ro vinaigre ? »

Ces onomatopées rythmées disaient, « Tarabïn Taraban pour ton casse-croûte veux-tu du beurre, de l'huile ou du vinaigre ? »

Il est certain que nos camarades de classe, petites crapules, allaient directement  dans l'acidité du vinaigre. Pas de sentiments avec les crapules. Par contre les gentils, comme notre maîtresse Imelda, nous les mettions volontiers dans la douceur fluide de l'huile d'olive. Et moi je serais même d’avis de lui donner aussi une tomate bien mûre pour qu'elle la frotte sur la tartine de pain comme nous faisions pour notre goûter. C'était délicieux ! C'était un rêve.

***

Peut-être est-ce à cause de l'image de Manuel, la bouche pleine de salive blanche, se tordant de douleur comme un serpent ayant reçu un coup de bâton sur la tête, quand elle lui revenait à l'esprit d'une façon inattendue, que notre maîtresse semblait tout d'un coup sortir une colère  retenue.

Mais pourquoi maîtresse cries-tu ? Caché, timide, derrière tes lèvres, nous voyons bourgeonner  un sourire couleur de laurier rose qui gratte les cordes de la sensibilité à l'intérieur de chacun de nous. Par contre, les deux autres ploucs accrochés là-haut au mur blanc, comme à leur  pouvoir usurpé, nous faisaient une peur de Dieu Tout Puissant et Omnipotent.  Mais toi, jolie maîtresse, nous avons confiance en toi. Tu  nous fais découvrir la vie aux couleurs de l'arc-en-ciel.

 

Ne cries pas maîtresse. Ne te donne pas tant de mal. Nous allons bien travailler pour toi, nous disions-nous à nous mêmes, comme dans une prière silencieuse.

Dans ces moments-là, elle devenait une autre. Elle ne voulait rien entendre, ni rien comprendre. Les adultes ne comprennent et n'écoutent jamais le cœur des enfants. Et nous, nous ne comprenions rien non plus.

Comme si rien ne s'était passé, elle faisait une petite pause. L'on ressentait comme une plainte légère dans sa respiration. Puis son regard de lynx, raccrochait encore un  à un nos yeux attentifs.

Voilà, notre maîtresse repartait avec nous pendant 30 minutes dans le chant des faits épiques du règne de Jean Ier (1357-1433). Ce roi laissa une excellente image dans l'esprit des Portugais ce que lui valut le surnom de : Le Bon Souvenir !

Après le cours d'histoire à 9h30, s'ensuivait « la rédaction ». Entre 15 et 20 lignes. Pensez à une brève introduction. Pas de bonne rédaction sans conclusion. Comme d'habitude, elle répétait en chantonnant avec un brin d'humour sérieux et plaisantin :

-     Maintenant il est temps,

que ces vaillants enfants

ayant écouté avec attention

écrivent noir sur blanc

la plus jolie rédaction !

A vos cahiers, à vos plumes

pas de rires, pas de toux

et ce n'est pas tout

Maintenant au travail, sans triche

Chacun pour soi et dieu pour tous !

***

Rédaction : « La bataille D'Aljubarrota »

L'angoisse de la plage blanche nous pénétrait, comme le brouillard du printemps dans la vallée du Taje. Mais, peu à peu, grâce aux rayons lumineux du soleil, Dame Blanche, par  un tour de magie, se transformait en  muse Callioppe et les mots coulaient de ma plume comme l'eau limpide du Taje qui descend de la sierra d'Albarracïn en Espagne :

Introduction :

En ce 14 août de l'an 1385, le soleil brillait à pic dans le ciel azur. 

Les Champs cultivés et les prairies verdoyantes de la plaine d'Aljubarrota semblaient insouciants à ce que pourrait arriver. Les champs ne voulaient pas être piétinés et les pâquerettes, les pissenlits, les boutons d'or et autres fleurs voulaient donner la vie, en versant sur la terre leur semence. Que l'on ne leur parle pas de mort ou de sang. Les oiseaux apeurés avaient fuit et se cachaient ça et là sur des arbres en bordure de lisière, se demandant du regard ce qu'allait se passer.

Développement :

Mais tout d'un coup, un vacarme envahissant perça le calme de la plaine. L'on entendait des cris, des ovations : viva el rey don Juan, Viva Castilla ! Vàmonos a ellos !  Qué Viva Santiago ! Portugal ya està conquistado !  Criaient comme ivres de victoire les 36 000  castillans armés jusqu'aux dents.

Dans le camp portugais, Dom Nuno Alvares Pereira, après avoir prié avec dévotion, s'adressait à ses combattants, attirant l'attention sur le fait que bien qu’en moindre nombre, il fallait défendre l'indépendance les terres de ce  Portugal comme des lions.  

Avec ruse,  il plaça en forme de U une centaine de jeunes amoureux prêts à  donner leur cœur au Portugal, leur âme à Dieu et à leur Dame. Encore à genoux, ils invoquaient le ciel, priaient Sainte Marie et criaient : Viva São Jorge ! Viva Dom João I°, verdadeiro rei de Portugal ! (Vive Saint George ! Vive  Jean Ier, le vrai roi du Portugal).

Bande armée, brigands plus que combattants, assoiffés de sang, les vils castillans attaquèrent aveuglement, rentrant vaillamment et facilement dans le U. Ils crièrent déjà victoire, une victoire sans égal. Ils se crurent déjà les maîtres du Portugal. Les  guerriers amoureux, pensant ce jour être leur dernier, brandirent les épées en l'air, confièrent leur âme à Dieu et fermèrent le U. Les autres, 5 0OO lusitaniens, leur tombèrent victorieusement dessus ! Les castillans, sans cœur et sans âme, tremblant de peur, s'enfuirent en Espagne.

Les Lusitaniens étaient tellement heureux de leur victoire, presque trop facile, qu'ils croyaient qu'elle  tenait plus du miracle que de leur bravoure ! L'on parlait déjà de construire une belle église ou cathédrale en style manuélin en l'honneur de Sainte Marie, pour la remercier de cette victoire qui garantissait l'indépendance du Royaume du Portugal.

Conclusion :

Nous pouvons dire en guise de conclusion et avec beaucoup d'émotion que...

-     C'est l'heure, le temps de la rédaction est fini, je vais ramasser les copies, dit maîtresse ajoutant les gestes à la parole.

En même temps, je pestais contre moi-même : une fois de plus je m'accusais d'avoir été trop lent et incapable de rédiger cette maudite conclusion.

Au même moment, le totem coordinateur de la vie au village, droit sur ses pieds dans son corps  robuste de granite, le clocher  de l'église de Nossa Senhora do Rosario, carillonna avec  majesté les 10 coups. Il était 10h du matin.

-     On peut sortir Maîtresse, criaient les plus rapides.

Et moi, oubliant déjà la pauvre conclusion de ma rédaction, sortais aussi dans la cour de récréation.

***

Grand-père pouvait changer d'histoire, aussi brusquement que le vent du désert change de cap, et comme d'habitude il commença par :

-     " Il était une fois..." un garçon nommé Jésus de Nazareth au caractère bien trempé, fils d'un vaillant charpentier qui se mit en tête de changer le monde...

-     Comme toi papy, dis-je en le coupant dans son élan.

-     Mais que dis-tu là, je ne veux pas changer le monde, je ne veux qu'améliorer ce pauvre Portugal, assène-t-il d'un visage fripé comme s'il parlait à d'autres personnes que moi.

-     Tu es trop jeune pour comprendre. Mais tous ces hommes qui se prétendaient uniques,  providentiels, supérieurs,  qui ont voulu tout changer, de fond en comble,  au nom d'un Dieu, d'une idée dite nouvelle, d'un Homme dit nouveau, ces monstres ont emprisonné, torturé, massacré, tué des millions de personnes au nom de ce que les arrangeait. Ils ont fini par laisser le monde en pire situation qu'ils ne l'ont trouvé.

-     Comme Satanlazar qui …

-     Mais, chut ! Tais-toi pauvre malheureux que tu es ! m'intima-t-il avec autorité et gravité, comme si j'avais mis en danger la sécurité publique. Te rends-tu compte du danger, te rends tu compte de ce que tu dis ? Ce n'est pas  une histoire pour des petits enfants comme toi.

-     Mais je ne suis pas petit, protestai-je sans avoir la confiance que j'attendais.

Grand-père pouvait me dire de me taire. Il pouvait me dire que je n'étais qu'un enfant. Néanmoins, l'enfant que j'étais voyait des attitudes, des comportements qui me faisaient croire que quelque chose d'important n'allait pas bien au village. Bien sûr, je ne comprenais pas. Les adultes sont compliqués, même très bizarres, parfois. J'essayais d'ouvrir les yeux et encore plus les oreilles.

***

Grand-père se passe la main dans ses cheveux !

Est-ce un tic ou est-il devenu fou ?

Un soir, je fus très surpris de voir mon papy dans l'obscurité du coin de l'église communiquer par des gestes  avec son ami Olivério. Il se passait la main dans les cheveux à chaque fois qu'il voulait désigner une personne. Je me suis demandé : mais qui pouvait bien être cette personne dont on n'ose même pas prononcer le nom ?

Elle devait être vraiment  méchante pour faire si peur, même aux adultes ! J'ai commencé à ne pas me sentir en sécurité, moi aussi. Je suis devenu méfiant et plus attentif à tout ce qui se passait. Je regardais, j'écoutais, je surveillais tout et tous. Je suis devenu un espion. Mais malgré mes efforts d'acuité, au bout d'une semaine, toujours rien. J'étais certainement mauvais  en espionnage comme je l'étais aussi en mathématiques.

-     Tu dois encore faire des progrès, me disait maîtresse Imelda en fin de trimestre.

-     Oui maîtresse, je vais faire des progrès, lui disais-je d'un ton de voix brillant comme la lame du couteau de grand-père au soleil.

Mais dans une voix douce, presque inaudible, je me disais :

-     Je vais faire encore des progrès pour te plaire ma petite maîtresse.

Ensuite, focalisant ma pensée sur les gestes de  grand-père,  passant la main sur ses cheveux,  je me dis, d’un ton de voix décidé et audacieux, « prêt à partir au combat pour le défendre »:

-     Je vais être un bon espion pour te sauver mon papy.

***

Je commençais à observer que quelques paysans du village étaient convoqués chez le curé régulièrement. D'autres étaient invités, je riais du verbe « inviter » à se présenter devant l'administration de Soutugal, le chef-lieu de canton.

« L'invitation » était un écriteau qui puait l'odeur de José le Bossu, le croque-mort du village, après qu’il eut tripoté les cadavres. Il était rédigé avec autorité, sur un mauvais papier délavé et transparent, en grosses lettres noires que le régisseur du village affichait au vu et su de tous, juste à côté de l'entrée principale de l'église. Personne ne devait l'ignorer.

Les « invités »  restaient absents du village pendant trois ou quatre jours parfois plus.

Avaient-ils été emprisonnés à Soutugal ? Avaient-ils été battus ? Parfois l'on entendait parler de brimades. Des brimades, je n'avais jamais entendu ce mot et n’en comprenais pas du tout le sens. Je demanderai à maîtresse Imelda ou à sœur Rachel, bien que celle-ci prétendait  parfois que je me mêlais des choses qui ne me regardaient pas et qui n'étaient pas de mon âge.

Ils ont dû être punis, comme nous à l'école par maîtresse Imelda, me disais-je.

De retour au village, ils n'avaient plus leur superbe d'avant. A vrai dire, ils n'étaient plus les mêmes. Le soir, en revenant du travail des champs, ils n'avaient plus envie de faire des blagues, de rire, comme d'habitude. Ils marchaient la tête basse, ne parlant à personne et plus fanés que des champs de maïs sous le soleil de plomb de l'été.

 

***

J'ai appris, plus tard, que les autres villageois savaient tout, mais n'osaient pas en parler non plus. Moi j'étais pris d'une inquiétude qui m'étouffait et me posais des questions de toutes sortes où je voyais la vie aux couleurs de la nuit.

Parfois, je faisais même des cauchemars. Je rêvais que la P.I.D.E. était venue arrêter grand-père. Au Village, j'entendais même un peu trop souvent des bribes de conversation tenues à voix basse, surtout la nuit, entre les adultes, ce qui ne me rassurait pas. Tout cela m'intriguait et m'inquiétait encore plus. Je ne me sentais plus en sécurité. Moi qui mangeais pour deux, tout d'un coup je ne mangeais pas plus qu'un moineau de gouttière.

***

Cela avait mis la puce à l'oreille de mon grand-père. Un soir il vint s'asseoir à côté de moi sur le seuil de la porte d'entrée et me dit d'un air trop sérieux et inhabituel :

-     Je sais que tu n'es pas un enfant. Enfin, tu es un enfant qui n'est plus un enfant.

Il me regardait différemment et son regard semblait vouloir m’en dire plus que ses paroles. Passant sa main sur mes cheveux, comme il le faisait d'habitude, il me dit à voix basse:

-     Il ne fallait pas évoquer ce nom-là ! Et il joignit à la parole le geste de passer sa main sur ses cheveux, pour évoquer le dictateur. Après un court silence il ajouta:

Le simple fait de parler de cette merde attire toutes les mouches du pays, me dit-il en me regardant fixement dans les yeux.

-     On n'est pas des moutons apeurés devant le loup, ajouta-il en esquissant à nouveau un sourire malin tout en bombant les épaules.

Après quelques instants il me dit:

-     Mais lui aussi a peur que nous n'ayons pas peur.

Je venais de trouver la réponse à mes questions. Cependant le plus important de tout était que je venais de découvrir qu'il fallait se méfier des mots qui pouvaient devenir des maux. J'ai compris pourquoi grand-père  me conseillait:

-     « Il faut tourner sa langue sept fois dans la bouche avant de parler »

ou encore:

-     « Il vaut mieux se mordre la langue avant de parler qu’après avoir parlé ».

***

Pourtant, bien qu'enfant, sans savoir ni lire et encore moins écrire, les mots étaient déjà à ce moment-là  la nourriture de mon corps,  la chaleur de mon cœur et la musique de mon âme. J'aimais les mots, la manière de les dire, de les prononcer. Notre maîtresse se transformait volontiers en crème au chocolat pour nous inculquer le goût de la langue portugaise, aussi bien écrite que parlée. Elle affirmait, avec une conviction quasiment religieuse, que le portugais était une partition de musique de fado, mais aussi de samba, de morna, de kudurro selon l'endroit du monde où il était parlé. Elle prétendait, en fanfaronnant, que sa richesse phonétique de plus de 3 000 phonèmes la classait au 1er rang des langues européennes.

***

Cette flamme lusophone réveillait, dans une moitié de moi, une sorte de nostalgie de la tendresse et de la douceur tropicale de la langue portugaise, tandis que dans l'autre moitié, vibrait  le rythme musical et l'attitude noble de ces hidalgos paysans parlant espagnol de l'autre coté de la frontière toute proche.

Mais au fond, j'étais surtout un croyant convaincu de la religiosité des mots. J'écoutais avec attention leur raisonnement en moi. Mais j'observais aussi les émotions qu'ils déclenchaient chez les adultes. Je constatais avec délectation et satisfaction que certains mots étaient doux comme les caresses de mon grand-père, mais d'autres semblaient contenir autant de venin que le cœur de Salazar qui semblait empoisonner de maux la vie au village.

***

Je ne connaissais rien des maux de Salazar. Je ne savais rien de lui. Mais je savais que je le détestais. Je le détestais parce que grand-père le détestait, mais aussi parce que c'était à cause de lui que grand-père s'était fâché tout rouge contre moi. On aurait dit alors le fleuve Douro en crue.

Les mots du grand-père « Mais, chut! Tais-toi ! » qui seraient passés inaperçus à quiconque, marquèrent ma sensibilité au fer rouge.

Pendant plus d'une semaine ces mots martelèrent mon cœur. Je ne pouvais pas dormir et quand cela m'arrivait, c'était pour faire des cauchemars. A l'école je ne tenais pas en place et surtout, je ne pouvais pas me concentrer.

***  

Un lundi matin vers 11h, maîtresse Imelda m'avait ridiculisé disant que j'étais dans la lune. J'étais surtout à jeun, car depuis quelques jours je faisais le chemin de croix de la contrariété. Mais le fait d'être aussi dans la lune n'était à première vue pas un problème pour moi, c’était plutôt le contraire.

A en croire la «Emissora Nacional», que j'écoutais sur une vieille radio avec  grand-père le dimanche après-midi, soviétiques et américains  se battaient  en astuce et technologie pour accomplir les premiers le grand projet d'arriver sur la Lune.

Moi, j'y étais déjà selon ma maîtresse, mais je ne le savais pas ! Ce qui me déplaisais, pire encore, ce qui me faisait honte, c'est qu'elle avait tambouriné dans toutes les classes des grands et des petits, qu'en m’approchant de la Lune,  et par conséquent du soleil, ma cervelle s'était desséchée et que maintenant, je me comportais «i-dio-te-ment. Rien à en tirer, dans la Lune », avait-elle dit dans un souffle de désespoir et de reproche.

***

Ces mots me blessèrent et me firent mal, bien plus que les coups de règle assénés dans les mains pour chaque règle de grammaire ou théorème de maths erroné. Les maths ont toujours été ma torture à l'école.

Par contre, grand-père avait fait la connaissance de la torture lors de sa première visite au camp de concentration de Tarrafal. Lui, il n'avait pas seulement pris des coups de «palmatoria», mais aussi des chatouilles électriques dans ses bijoux de famille.

J’aimais les livres, sauf le manuel de maths que la simple vue me donnait des coliques. J’aimais les mots,  j'aimais jouer avec les mots en classe ,à la maison, dans la rue. L’ épreuve  d’expression écrite était pour moi une sorte de jeu dans la cours de récréation.  Plus, les mots étaient «o meu governo de salvação nacional», c'est-à-dire mon gouvernement de salut national ».

Cependant, les mots de la maîtresse me fendaient le cœur et ils coupaient à vif mes chairs tendres comme des lames acérées. Elle avait condamné  mon ego à ramper par terre, un peu comme les pauvres serpents, classés dans la catégorie des mauvaises créatures par la création Divine.

D’ailleurs, qu'ont-ils fait les serpents pour mériter ce choix du Créateur, me demandais-je révolté,  copiant ainsi le comportement de non-conformiste de grand-père.

***

Je ne savais pas pourquoi mais, petit à petit, je découvrais aussi qu'à la surface des eaux pas claires du village flottaient, d'un côté des silhouettes  molles conformistes et de l'autre côté, des durs à cuire non-conformistes. J’observais qu’après les récoltes de la fin  d'été l'on séparait les bons fruits des mauvais : le bon raisin était séparé du mauvais. On faisait de même avec les figues, les pommes de terre et les pommes de l'air, ajoutais-je en moi-même pour  me moquer.

Mais pour me moquer de qui lecteur d'après toi?

Plutôt que donner libre cours à mon imagination, prête déjà à s'embarquer  sur des routes maritimes jamais naviguées, je suis venu me planter devant mon grand père avec un air qui semblait insolent. Mais grand-père d’un sourire américain de holywoodien me demande

-     Que me veut-il mon petit Wald ?

-     Papy, dis-je accusateur, mais pourquoi les bons fruits s'en vont à la ville, à Lisbonne, et pourquoi au village ne restent que les mauvais ? Pourtant ce sont les mauvais fruits, en restant au village, qui tuent la faim de ces pauvres villageois. Ces mauvais fruits, en fin de compte, maintiennent les gens debout, en les nourrissant tant bien que mal, en leur permettant non pas de vraiment vivre, mais de survivre.

-     Papy, demandais-je encore, mais avec un regard d’agneau maltraité par le loup. Suis-je un bon ou mauvais fruit ?

Grand-père me regarde avec un grand sourire et me dit :

Viens dans mes bras mon petit garnement sauvage et arrête de toujours vouloir courir et te gratter les fesses en même temps.

 L’expression de papy me fit rire aux éclats. Le soleil brillait à nouveau dans mon ciel azur.

Mais il y avait parfois une sacrée confusion dans cette jeune tête qui ne cherchait qu’à comprendre  la vie.

« Il faut prendre de la distance par rapport aux choses et ne pas se fier aux premières apparences »,  disait souvent grand-père.

Souvent ce  qui était bon auparavant est mauvais aujourd’hui et vice-versa .Qui sont les bons ? Qui sont les mauvais ? Mais que faire, que dire  aussi lecteur, aux sujets de sa majesté qui vivent dans son bon Royaume au-dessus duquel brillent les étoiles de l’apparence ?

-     « Nem tudo o que brilha é ouro », ce que voulait dire que, ni tout ce qui brille est de l’or affirmait grand-père avec sourire et condescendante pour mon âge.

***

Du haut de sa chaire, chaque dimanche, père Trampoline dirigeait avec son bâton de berger la vie au village. Il classait ses brebis, c'étaient ses mots, en deux troupeaux : les blanches et les noires.

Puis il rajoutait aussitôt en mettant de la vigueur dans «ses mots» et arborant une certaine méchanceté sur son vieux visage :

-     « A Roustina, comme dans ce pays, il y a deux classes de brebis : les bonnes brebis et les mauvaises. Je ne permettrai jamais, de mon vivant, que ces galeuses noires entraînent les belles brebis blanches dans de mauvais chemins. »

***

Bien sûr lecteur, il est clair, comme l'eau de roche qui gicle de la source du Jourdain dans le mont Hermon, que pour le père Trampoline la couleur blanche symbolisait le bien, le bon côté des choses, tandis que la couleur noire symbolisait tout le contraire : la tristesse, le mal et tout ce qui est négatif dans ce qui faisait son monde et la tambouille de sa culture.

Lorsque grand-père après la messe dominicale essayait, avec diplomatie, de secouer devant lui l'arbre de ses convictions, père Trampoline serrait autour de son cou son col blanc, reboutonnait avec frénésie les premiers boutons de sa soutane noire et tout en fermant la porte de la sacristie disait d'une voix de curé :

-     Dieu le veut ainsi.

***

Mais pourquoi lecteur ce type de discrimination dû à la couleur ? Pourquoi lecteur dis-tu : il fait noir au lieu de dire il fait obscur? Pourquoi dis-tu il travaille au noir au  lieu de dire travailler sans être déclaré ? Pourquoi lecteur as-tu besoin de culpabiliser le noir, lui qui fut plutôt victime de culpabilités.

Pourquoi homme blanc, as-tu obligé l'homme noir à travailler pour toi pendant des siècles sous la menace du fouet et sans salaire ? Où était ton cœur blanc de chrétien ? Pourquoi continuer à traiter de paresseux celui qui a travaillé pour toi jusqu'à sa mort, et quelle mort !

Si l'on dit que pour l'homme blanc travailler, c'est gagner de l'argent, pour l'homme noir travailler, serait seulement de travailler pour l'homme blanc et ce jusqu'à la mort !

Ce n'est pas parce que l'homme blanc a voulut ignorer et abaisser  la culture et l'histoire de  l'homme noir que celui-ci n'en a pas et qu’elle n'est pas glorieuse. L'histoire n'aurait elle pas ses sources  en Afrique et l'homme, sous toutes ses formes et couleurs, ne serait-il pas un descendant d’un homme noir ?

***

Je ne faisais pas toujours attention au monde des mots des adultes. Je préférais vivre dans le mien qui me rappelait le ventre et la douce poitrine de ma mère.

Cependant il y avait des expressions, des mots, que j'écoutais dans la rue ou dans les conversations masculines, agrémentées de petits mots d'oiseau et aussi de gros mots. J'entendais parfois aussi des mots de protestation, de révolte, où la plupart du temps le bouc émissaire était le sexe ou la religion.

C'était comme un passeport pour aller au-delà de la frontière de l'enfance, mais moi je trouvais qu'ils fanaient la verdure de mes vertes années.

Bien des années après, au cours d’un circuit effectué sur une belle moto Honda Shadow en Espagne, un enfant du haut de ses huit ans me dit :

-     « Qué tienes una moto de puta madre ! »

J'ai eu soudain la nostalgie de mon âge d'or.  De cette époque où l’on me disait, de mon temps, les enfants... De mes froids glacials de l'hiver à la barbe de la Serra da Estrela qui étaient de chaleureux petits soleils de printemps.

***

Ma mère, je l'aimais comme ma mère mais aussi comme cette Vierge Marie allaitant l'enfant Jésus d’un tableau de Murillo dont une copie jaunâtre était accrochée au mur de la salle à manger de la maison. Ma petite sœur je l’aimais comme un cadeau de Noël. Mais maîtresse Imelda je l'aimais avec des mots étranges de douceur qui commençaient à fleurir dans le jardin de mon coeur. J'aimais aussi la regarder. Elle était ma princesse enchantée du château d'Almourol, une romantique création de Dieu située sur une île rocheuse en plein milieu du Taje près de Santarém.

Après la classe, maîtresse  aimait se mettre du rouge à lèvres en cachette. Est-ce que j'aimais sa beauté de princesse, ou aimais-je écouter la mélodie des mots de sa chansonnette en honneur de son Manuel ?

-     «J'aime, j'aime

J’aime mon petit ami

Main dans la main

Le dimanche après-midi.

Je vais repasser mon linge

Et ma plus belle robe aussi

Pour me promener le soir

Dans les bras de mon chéri.

 

Un de ces jours, je vais me marier

Mon Manuel sera mon mari

J'aime, j'aime

J’aime mon petit homme

Et plus personne !                                       

 

***

Par contre, je n'aimais pas les mots de Claudina, une vieille fille qui s'attribuait maintenant l'honorable statut de bonne attitrée de Monsieur le  Curé, le père Trampoline.

C'était une femme aux chairs débordantes, à qui père Trampoline pouvait faire confiance pour assurer les cours de religion et de morale. Elle était habillée avec décence selon père Trampoline. Une longue robe noire couvrait son corps de l'enfer au ciel, prétendaient avec humour certaines langues du village.

Les «on dit» du village prétendaient qu'étant jeune, Claudina était un agneau pascal, mais depuis qu'elle avait gagné la condition de «bonne attitrée de Monsieur le Curé», si elle apparaissait comme un chapelet d'exemplarité et de vertu, à l'intérieur, elle était une  vraie chienne d'aveugle vindicative :

-     Qu'ils souffrent, puisqu'ils désobéissent dans leur orgueilleuse méchanceté, vociférait-elle.

Du jour au lendemain, Claudina avait été convertie par le père Trampoline en maîtresse de religion et morale. Sur l'estrade, située nettement au dessus de nous, comme un totem, elle semblait écraser de son poids une chaise en bois de chêne noircie par le temps. Elle nous enseignait « la doctrine », c'est-à-dire certains morceaux choisis de l'ancien et du nouveau testament.

Dans sa doctrine, il n'y avait que deux chemins possibles. Celui de la croyance et celui de l'obéissance. Prendre le premier chemin se serait comme manger des tartines de pain beurré au miel. Par contre, si on prenait le second, la tartine tomberait par terre et nous n'aurions plus que les yeux pour pleurer, pour regretter le miel et ainsi subir les craquements de la terre entre les dents.

-     Qui ne veut pas de la tartine au miel ? demandait-elle orgueilleuse du succès de sa trouvaille, ce qui la fit rire aux éclats.

La chaise de chêne résistait tant bien que mal aux secousses des chairs en grinçant comme un vieux gréement sous la tempête. Les volumes charnels impressionnaient nos yeux et nos ventres se laissaient illusionner par la caresse douce du miel doré.

Mais le plaisir du goût de miel fut de courte durée. Certainement que l'odeur du miel sur les tartines attira les guêpes car, tout d'un coup, ses rires se transformèrent en coups de colère.

Brandissant le poing et pointant sur nous son index, comme si elle était une guêpe furieuse, elle enfonçait son aiguillon sur nos visages qui devenaient rougeâtres de peur ou de douleur. Nous ne savions pas exactement. Mais nous sentions sur nous une chaleur brûlante qui, tout à la fois, nous faisait transpirer et nous étouffait.  Pourquoi cette attitude de guêpe guerrière de croisade moyenâgeuse ? Nos têtes tendres comme de la terre glaise se laisseraient-elles modeler sans résistance ?

Au lieu de la douceur, elle préférait évangéliser par la force, à coups de piqûre ou de sabre, comme d'autres le firent avant elle :

-     Les «bons» auront le privilège d'être assis à la droite du Père et jouiront de la richesse du Seigneur. Mais, les «mauvais», disait-elle, seront assis à Sa gauche et vivront dans la pauvreté, la faim, la misère (et le plus souvent dans le mépris, ajoutait grand-père qui désapprouvait cette façon de présenter l'enseignement religieux).

Bien fait pour ces créatures pestiférées de Lucifer qui ont choisi le mauvais chemin, assénait-elle encore comme un ultime coup de grâce.

***

Ce classement des gens selon Claudina, je ne le voyais pas, et je le comprenais encore moins. Mais plus tard, l'idée m'a mis la puce à l'oreille. J'ai commencé à m'arrêter sur la place du village et à regarder les personnes qui passaient.

-     Mais que fous-tu  là planté au milieu de la place comme une statue de Satanlazar en train de surveiller et d'emmerder le peuple ? me provoquait grand-père dans un grand éclat de rire.                     

Ensuite, sans l'avoir vraiment voulu, je me suis figé tel un figuier. J'étais là, solitaire, dans un coin oublié de la place, les feuilles pendantes sous le soleil et je filmais de mes yeux le petit train train et brouhaha de la vie au village qui défilait devant moi.

Je pouvais rire de telle ou telle situation, mais je ne voyais pas vraiment de différence entre les gens. Pour moi, au village, il y avait des hommes, des femmes, des enfants mais aussi des animaux.

Je remarquais que les chiens, malgré les services qu'ils offraient, étaient mal traités, comme certains enfants, mais j’observais aussi que les chiens n'étaient pas rancuniers pour deux sous.

A la moindre occasion agréable qui se présentait, ils jouaient avec leurs maîtres, oubliant les coups de pied dans le popotin ou ailleurs. Cela contribuait à allumer un feu de sympathie et d'admiration pour eux qui brûlait comme des pommes de pain sèches dans mon cœur.

Tout cela arriva quand j'étais vraiment un enfant.

***

Après avoir fait la statue de Satanlazar et le figuier  sur la place du village,  j'ai été transformé, sans vraiment savoir comment, en lièvre !

En effet, je me sentais comme un lièvre en danger, avec une meute de chiens aux fesses. Je dressais tant que je pouvais mes  oreilles et sentais, humais, regardais fixement tout autour de moi. Je découvrais que les soi-disant «bons» étaient mieux habillés, mieux nourris et avaient la peau moins tannée par le soleil que les mauvais.

Tout cela  fatiguait et rendait triste le petit rossignol qui, auparavant chantait en moi.

Je ne veux pas continuer à voir tout cela, disais-je au petit oiseau qui ne chantait plus.

Parfois, je ne savais plus très bien où j'en étais.

A en croire ce qui avait dit la maîtresse de moi, devant toutes les classes, je devrais me trouver chez les mauvais. Parfois j'étais optimiste, et mon petit rossignol intérieur se mettait à chanter à nouveau dès les premiers rayons de soleil. Mais les nuages chargés d'obscurité revenaient aussitôt et les mots de grand-père, «Mais, chut ! Tais-toi malheureux !» tombaient sur moi en m'effrayant.

***

Heureusement que Batista, après deux mois de travail d'été sur les sommets verdoyants de la Serra da Estrela à garder le troupeau de brebis, revint à la maison.

Surpris probablement de ma tristesse, il dansait, sautillait autour de moi essayant de me lécher le visage. Déséquilibré je tombais sur le sol et il prit alors mon visage pour une palette de peintre. Usant de sa langue comme un peintre son pinceau, il étalait sur mon visage les couleurs de paix et de joie de l'arc en ciel.

-      Arrête, arrête Batista disais-je l'attirant dans mes bras, mais à l'intérieur de moi je voulais que cette situation n'eût pas de fin.

Dans mon cœur se levait le soleil et les aboiements de Batista remplissaient les vides de la maison.

-      Ouah!   Ouah!  Ouah!  J'étais heureux et Batista aussi.

***

Il y a eu une autre fois où j'ai eu aussi très peur de quelque chose qui me tomba dessus quand je m'y attendais le moins. C'était dans les premiers jours ensoleillés du mois de mars.

Ma mère et moi étions assis tranquillement et joyeusement contre un mur de pierres sèches pour nous protéger du vent du nord. Nous mangions sereinement et avec plaisir, du pain de seigle avec de la confiture de coings faite par maman au mois d'octobre. Tout d'un coup, une couleuvre, frileuse et maladroite, nous tomba dessus. Effrayés et tétanisés, nous poussâmes des cris qui s'entendirent certainement trois kilomètres à la ronde. La couleuvre se sauva  paresseusement et nous restâmes dans la peur et l'angoisse.

Dans mon angoisse, me revenaient en mémoire les mots froids de Graçolina à la catéchèse, ceux de grand-père «Mais, chut ! Tais-toi malheureux !» et aussi les terribles mots de ma maîtresse. Tous ces mots avaient traumatisé le petit rossignol caché à l'intérieur de ma sensibilité. Longtemps après, l'enfant continua d'aimer les mots mais aussi  à se méfier des maux des mots.

***

Je soupçonne grand père de toujours avoir voulu apporter aux choses son grain de sel. A moins que ce ne fut le besoin de ne pas se conformer à la vision officielle des choses.

Mais, était-il méfiant par nature ou  était-il sage de se méfier d'une époque où le manque de liberté, l’autoritarisme et  la pensée unique, était celle de Satanlazar ? J'essayais de comprendre.

Lorsque je revenais de la catéchèse, grand-père était toujours curieux de savoir quels enseignements j'avais reçus et surtout quelle image on m’avait donnée de Jésus.

L'image que j’en avais était celle d'un homme gentil, chevelu, avec une barbe de trois jours qui pique comme un hérisson. Il me semblait qu'il était doux comme un agneau, mais mou comme des spaghettis à la bolognaise. Cela contrastait avec les hommes du village qui se comportaient comme des coqs et qui, lorsqu'ils avaient bu un peu,  se battaient comme s'ils étaient dans un gallodrome.

Jésus était bien différent. Son attitude me plaisait, mais en même temps m'inquiétait. En effet, si on lui donnait un coup de pied ou une claque et il ne réagissait pas. Il me faisait penser au petit Tonhito à l'école sur qui pleuvaient des coups lâches pendant la recréation. Tonhito ne réagissait pas, parce qu'il était petit et faible.

Mais les coups ont cessé de pleuvoir tout net sur le petit corps frêle de Tonhito au début d'année scolaire. En effet,  nous avions déjà bien entamé le deuxième mois de la rentrée, c'est-à-dire ce menteur mois d'octobre.

Oui, ce mois est un menteur, comme les adultes, qui mentent presque toutes les quinze minutes. Pourtant, le visage sérieux et parfois même menaçant, ils me priaient, moi, de ne jamais mentir. Le mois d'octobre est un menteur puisqu’il prétend être le huitième «octo», mais en réalité il est bien le dixième de l'année.

A propos  des coups qui pleuvaient sur le dos fragile de Tonhito, mes camarades et moi avons pris conscience de l'injustice. Suite à un cours d'histoire sur la suzeraineté au Moyen âge, nous, les «labregos», sorte de ploucs paysans, comme ils nous traitaient avec mépris, avons formé une équipe, non pas de foot, mais de solidarité. Depuis ce jour-là, nous, «les ploucs», n'avons plus toléré que les fils à papa touchent le moindre des cheveux roux deTonhito.

Ce fut une sorte de révolte des petits paysans sans terre travaillant les champs des terratenientes, eux, qui passaient leur temps près de Dieu en se tournant les pouces et en dénonçant la paresse, la stupidité de cette racaille bonne à rien et plongeant le pays dans la pauvreté comme ils le prétendaient !  Grand-père n'était pas de leur avis :

-     Si le pays est dans la «merda» dans la m…c'est grâce à eux, puisque c'est eux qui le gouvernent depuis des siècles. Au lieu de s'étriper par avidité et tenter de laver l'honneur qu'ils ont perdu, ils feraient mieux de se retrousser les manches ou de solliciter leur cerveau pour travailler utilement. Mais non, sa seigneurie «l'hidalgo» se fatigue à ne rien faire. Pendant ce temps-là, il vit de la sève des paysans comme le lierre vit de celle des pommiers que voilà. Grand-père montre du regard le verger.

-     Des parasites, ajouta-t-il en faisant semblant de cracher par terre. 

***

Maîtresse Imelda, suite à une rixe défensive pour Tonhito, nous fit un sourire qui approuvait notre action.

A l'école tout le monde avait un surnom. Celui de Tonhito était «o russo», le russe. Je ne sais si le surnom de Tonhito venait de la couleur de ses cheveux ou des idées bolcheviques que l’on prêtait à son père. Celui-ci s’entêtait à ne pas aller à la messe du dimanche, ce qui permettait  à Monsieur le Curé de dire sur la chaire que « le papa de Tonhito avait abandonné son âme au Diable ».

Père et fils étaient des pestiférés au village. En fait, Tonhito, à l'école, était le bouc émissaire et recevait les coups que certains au village ne pouvaient pas donner à son père.

***

En arrivant à la maison, après le pugilat de l'école, j'étais inquiet de l'accueil qui me ferait grand-père. Allait-il me sermonner ?  Me priverait-il de son histoire du soir habituelle ? Refuserait-il ces conversations du soir qui étaient des moments inoubliables ?

Je sentais en moi une contraction du thorax qui accentuait mes légers problèmes d'asthme. Mon pantalon, heureusement, n'avait pas été déchiré, mais mon cou avait été sérieusement éraflé. Avec cette lézarde brodant mon cou, je ne pouvais même pas monter un dossier d’excuses, comme c'était mon habitude, pour nuancer et défendre mon cas devant le juge intraitable qu’était mon grand-père.

Normalement, c'est ce que je faisais lorsque je me querellais à l'école ou dans la rue. Lui, prétendait que se battre était « animalesque » et indigne d'une personne avec éducation. Mais parfois disait-il, il faut être barbare avec les barbares et futé avec la force brute.

-     Comme dans la tauromachie portugaise, disait-il. Tu vois, le cheval n'a pas demandé à être devant le taureau. Mais le cavalier l'a mis dans l'arène. Quel choix a donc le cheval, plus faible, pour sauver sa vie face à la force sauvage du taureau ? Il lui faut être futé.

En arrivant à la maison, revenant de l'école je fus stupéfait de la tape que me donna grand-père sur l'épaule et du regard de satisfaction qu'il m'adressait. Il me dit:

Lecteur, ne reste pas debout, va chercher un tabouret et assieds-toi à côté de moi, pour mieux écouter.

***

-     Bravo Wald «Le justicier de l'école de Roustina»… je vous tire ma révérence Monsieur le chevalier pour l'acte de justice que vous avez héroïquement accompli. Quelle récompense dois-je vous attribuer ?

Grand-père parlait comme un noble chevalier et Wald se laissait prendre au jeu.

-     Pour me récompenser, Monsieur, soyez indulgent avec le côté un peu agressif de la dite action, répondit Wald sur le même ton chevaleresque, en jouant son personnage.

-     A votre courage je ne peux rien refuser. Poursuivait grand-père en esquissant un sourire.

-     Je vous prie donc, Monsieur, de soigner cette vaillante et héroïque égratignure. Wald montrait une toute petite blessure dans son cou.

-     Veuillez, Monsieur le Justicier, plier un peu votre genou et approcher ce magnanime cou !

-     Mais auparavant, Monsieur le vaillant justicier que voici (Wald se tapa le cœur de la main droite et devint le petit-fils) voudrait vous faire un bisou, car il... je ne tiens  plus!

-     Non, non Monsieur le Justicier, répondit grand-père qui ne voulait pas arrêter.

Il ajouta dans le même élan scénique du jeu.

-     Je prie Monsieur de me dire quelle récompense, digne de son acte, il voudrait recevoir.

-     Serait-il possible que le vaillant Justicier, qu'ainsi vous avez voulu honorer, devienne pour un soir un simple valet de Monsieur et qu'une belle histoire vous lui racontiez !

-     Mais mon page, je ne puis rien vous refuser. Permettez donc que je prenne mes aises sur ce tabouret pour ne pas perdre un fil.

-     Et vous, mon conteur et troubadour du soir, approchez donc cette chaise en osier pour accommoder votre âge et mieux me parler ! Quant à moi, voici deux portugaises grandes ouvertes pour mieux vous écouter !

***

Grand-père, en guise de tambour, tapota avec ses mains sur la petite table en châtaignier oubliée toute la journée dans un coin du balcon. Elle semblait attendre le soir pour entrer en scène. Puis grand-père prit une attitude à la Cristiano Ronaldo marquant un coup franc. Jambes légèrement arquées, le buste en avant, il commença à entonner une sorte de récitation:

-     Écoutez, écoutez Monsieur le  Justicier

Du Royaume du Portugal

D’abord, un peu de lusitanienne poésie

Certainement sans pareille et sans égale

Trouvée dans  un vieux cahier

Parmi les trésors de notre grenier

Ensuite, une étonnante comédie

Avec en toile de fond une méconnue tragédie.   

Voici Monsieur votre poésie

Enrobée de fantaisie:

 

Il était une fois

Dans le royaume  de la rime

Un jeune garçon ayant pour son âge

Une montagne de courage

Nommé «Wald le Justicier»

Incroyable enfant

Oh chevalier bienfaisant.

Monsieur

Quelle surprise !

Elle me marquera toute la vie !

Les personnes, les choses, les idées

Ont une face, mais aussi un autre côté.

Si un oiseau vole dans un sens

Pourquoi ne volerait-il pas dans un autre

Dit  un jour Jésus à un apôtre !

***

Après ce détour

Il est plus que temps

De séparer la paille du grain

La comédie à l'inconnue tragédie va maintenant commencer:

Monsieur le Justicier

De cette légendaire Lusitanie!

Écoutez, cela est arrivé

Dans la lointaine terre sainte de Palestine

Injustement fut commise

La plus grande injustice

Sur fond de tragédie

Faite à un vaillant homme

Dans la plus grande confusion et brouhaha

À cet homme, nommé  Judas...

***

Grand-père, voyant que le ton tragique de sa voix affectait mon cœur sensible, arrêta  son récit et changea aussitôt d'attitude. Il vint s'asseoir à côté de moi et me serra avec tendresse dans ses bras. Sous un ton  de douceur qui lui était familier il me dit :

-     Il me semble mon petit sauvage….

Le sauvage c’était moi ! Ce mot de grand-père qui traduisait toute sa tendresse à mon égard, fit chanter le rossignol qui sautillait de branche en branche dans mon jardin intérieur. De mon cœur, perlaient des larmes de joie, comme les gouttes de rosée du matin glissent sur la fleur blanche de l'arum.

-     Il me semble, répéta-t-il, que Judas n'était pas un traître. Je crois même que Judas n’était pas traître du tout, osa-t-il avancer. C'était probablement un héros, dont certains ont voulu amoindrir le rôle. Ils en ont même fait un bouc émissaire pour servir leurs desseins et faire valoir uniquement leur vision. Il n'y a pas qu’une seule histoire, mais différentes histoires. La plupart du temps, dans le présent et encore plus dans le passé, le plus fort impose son histoire et se débrouille pour effacer celle du faible.

Il fit une pause et sa pensée sembla s'absenter pour se fixer ailleurs. Mais presque aussitôt, son regard se tourna vers moi et du dos de sa main droite il me caressa la joue. Ensuite il caressa de l'autre mes cheveux brillants et drus.

***

-     Mon petit lapin blanc, l'histoire du Portugal que tu apprends à l'école est en réalité l'histoire des rois d'hier et celle de Salazar aujourd'hui. Mais il  y a toujours une autre façade de l'histoire dont on ne parle pas...

-     Mais papy, Claudina affirme que le père de Tonhito est un traître, comme Judas.

-     Oui, c'est ce que Claudina t'a enseigné à toi et à tes camarades à la catéchèse, me dit-il d'un ton qui se voulait incrédule.

-     C'est pour cela que je voudrais t'en parler, ajouta-t-il  en respirant fort, comme pour m’inciter à éveiller ma réflexion. Il ne faut pas prendre n'importe quelle ferraille pour de l'argent comptant.

Après une pause il me chercha du regard et poursuivit.

-     Des manuscrits, récemment trouvés, montrent que la charge qui pèse sur Judas est trop invraisemblable. Dans l’Evangile, tout est mêlé à propos de cette nuit de la mort de Jésus. Les choses ne vont pas dans le sens où elles doivent aller. Il y a comme une atmosphère de confusion, d'angoisse et de tendresse qui se mêlent alors que la nuit tombe et que le mystère s'épaissit. Des sentiments d'amitié et de confiance liaient Jésus à l'apôtre Judas. Ce dernier n’était-il pas, le gestionnaire financier du groupe ?

-     Mais Judas concentra aussi sur Jésus toutes les interrogations du présent. Il se demandait, quel chemin donner à l'avenir ?

***

-     Mon petit Wald, les propagandes d'hier, comme celles d'aujourd'hui, font et défont comme elles veulent les personnes et leur honneur.  Judas n’était pas un sot, bien au contraire, puisqu'il était devenu l'ami de confiance de Jésus. Pierre avait certainement bon cœur, mais il était analphabète, comme d'autres apôtres d'ailleurs. Il était caractériel et parfois même peu respectueux des femmes. Marie Madeleine une femme au caractère bien trempé dans les eaux fraîches du jourdan a dû le moucher quelquefois.

Judas était d'un autre acabit. Cet apôtre avait une instruction bien au-dessus des autres. Il était droit, peut-être parfois un peu trop. C'était un homme exigeant, rigoureux, parfois même dur avec lui-même. Il ne supportait pas les injustices faites aux humbles de la société. Judas voulait que la vie des petits gens de Palestine, d'Israël changeât.

-     Comme toi mon papy?

-     Peut-être bien, je ne sais pas. Mais les romains se comportaient avec atrocité. Les prêtres du temple mangeaient à la table des caciques romains. Ils avaient trop de sang sur les mains et chaque jour, ils en  avaient davantage. De plus, depuis plus de trois ans, Jésus promettait un nouveau royaume qui ne finissait pas d'arriver. Judas, plus que les autres, s'impatientait du mauvais sort des gens.

Grand-père se leva de sa chaise en osier et étira les bras en forme de croix, comme pour se libérer d'une tension qui l'oppressait. Puis se ressaisissant :

-     C'était la préparation des fêtes de printemps. Elles allaient bon train. La foule de tout le pays se dirigeait à gros débit vers Jérusalem. Judas attira l'attention de Jésus sur l'opportunité de se diriger aussi vers la capitale.  « C'est vendredi soir, veille de sabbat, le jour des honneurs et des grâces d'Adonaï », dit Judas à Jésus. « Il faut profiter du rassemblement populaire pour passer aux actes ! C'est le bon moment », conclut Judas en tapotant amicalement Jésus sur les épaules pour l'encourager.

Grand-père pour piquer davantage ma curiosité, me dit tout net:

-     Écoute mon garçon, la vérité sur Judas t'a été cachée.

-     Mais comment? Ce n’est pas possible papy ! Claudina...

-     Tends plutôt l'oreille mon garçon et ne perds pas un mot de la suivante discussion :

***

-     « Ô mon cher Jésus, ami de route depuis un bon bout de temps. Combien de rires et sourires, parfois aussi des douleurs et de tristesses passées ensemble ! Combien de fois n'avons nous voulu changer le monde! Que de temps passé ensemble à lutter pour changer la vie et les pensées erronées des pauvres gens ! Nous tous croyons en un avenir meilleur pour notre peuple. Notre peuple choisi par notre Adonaï ne jouit pas du statut qui est le sien. Adonaï est avec nous.

-     Crois-tu Judas que je ne sais pas tout cela, dit Jésus pas vraiment surpris de son objection.

-     Mais judas, comme s'il n'avait rien entendu poursuivit :

-     Même avec la sueur de son front, notre peuple, l'élu d’Adonaï, ne gagne plus le pain qui lui a été promis ! Regarde dans quelle pauvreté et mépris nous sommes nous-mêmes. Chaque jour, nos lois, nos coutumes sont bafouées par le romain. Nos grands prêtres qui devraient être de notre côté, mangent à leurs tables. Ils  sont leurs complices. Mon ami, nous n'avons plus d'avenir.

Judas baissa les yeux vers la terre pour calmer cette indignation qui voulait jaillir comme une source d'eau trop longtemps réprimée. Mais après un bref silence, son regard revint et dans un flash de lumière pénétrant dans le puits sans fond des yeux de Jésus et lui demanda.

-     Quand va-t-il arriver enfin ce nouveau royaume de justice que tu nous promets ? Nous en avons assez de l'attendre. Crois-tu que nous...

Jésus, tourna sur lui-même comme le roi lion en cage. Il fit quelques petits pas dans l'espace réduit compris entre trois oliviers et un rocher couvert d'une poussière rougeâtre. Puis revenant vers son ami le regard ailleurs, il lui dit :

-     Mon ami Judas, mon royaume n'est pas … Ayons la sagesse d'attendre. Jérusalem ne se fit pas en un jour... Adonaï...

-     Mais quoi ? Comment ? Tu sembles oublier tes paroles. Où sont tes promesses ? Où sont tes actes ? Où se trouvent les pouvoirs que tu prétendais avoir ?  

Le visage calme de Judas devint rouge comme le feu, l'indignation  brûlait en lui.

-     Jésus, faisant semblant de s'étonner, essaya d'éteindre ce feu du mieux qu'il le pouvait. Levant les bras vers le ciel chargé de nuages, d'un rouge de mauvais présage, il dit avec un calme apparent.

-     Je suis avec vous, mes amis. Je suis avec les pauvres de ce pays qui ont été depuis toujours la raison de mon engagement. Tu oublies que mon père Joseph, qu’Adonaï ait son âme, a dû déjà chercher refuge en Égypte, lors de ma naissance, pour échapper à la répression sanguinaire des romains ! Comment peux-tu  douter de moi ?

Judas toussota quelque peu pour donner de l'air à son indignation, tout en drainant l'espoir naissant des dernières paroles de Jésus. Un  espoir qu'il aurait voulu voir couler comme un filet d'eau irriguant les champs secs  sur les versants des collines surplombant le Jourdain.

-     Eh bien, si tu veux ôter de moi ces doutes qui me cernent de tous côtés, tu dois agir Jésus. Allons demander des réformes, exigeons des changements, encerclons le Palais du Gouverneur, pressons ces étrangers romains. Faisons en sorte que les grands prêtres changent de camp. Mais agissons, agissons nom d'Adonaï ! s'emporta Judas.

-     Mais Judas, sois patient. Le fer, la force, la précipitation n'ont jamais été de bonnes solutions ! Mon plus fidèle ami parmi les miens, reste tranquille, voyons cela à un autre moment. A demain Judas si Adonaï le veut bien !

Judas, perdant le peu de patience qui lui restait, rétorqua :

-     Mais tu nous prends pour des cons ou quoi ! Non Jésus, non, pas à demain. Assez de jolis mots, assez d’images, assez de paraboles, assez de jouer avec nos émotions, assez de nous faire rêver d’une vie nouvelle, assez de nous faire croire que...

-     Mon cher Jésus, cette nouvelle vie, nous l'attendons chaque jour, tellement la présente est devenue invivable. Nous sommes au bout du supportable ! Notre longue patience a trop duré, Jésus !

Judas prit à témoins les autres apôtres, restés discrètement à l'écart sans savoir quel parti prendre. Désespéré, Judas menaça le firmament obscur, le point fermé. Une mauvaise étoile semblait briller au-dessus d'une tragédie.

-     Ce soir est la fin des belles paroles Jésus ! Cette nuit marquera à jamais l'histoire. Elle sera le début de notre victoire ou le début de la fin ! Non, mon ami Jésus tu ne peux plus reculer. Non Jésus fils de Joseph, tu ne peux plus zigzaguer !

Judas faisait encore contre mauvaise fortune bon coeur pour ne pas s'emporter davantage. Il ouvre la marmite qu’est devenue sa cage thoracique. Il en fait échapper la pression dans un halo de respiration. Puis, respirant trois fois calmement, il essaya de cadenasser en lui sa révolte. Il revit dans sa mémoire le film des promesses de Jésus s'adressant à la foule misérable de Galilée. Judas essayait encore de s'enivrer de l'espoir d'une vie sans l'occupant, d'une société nouvelle. Y avait-il un seul juif en Galilée ou ailleurs qui n'ait envie de vivre une vie avec la tête haute ? Puis,  il se tourna vers Jésus en cherchant son regard devenu fugitif.

-     Tu es venu nous chercher dans nos maisons. Nous avons abandonné nos occupations, notre gagne pain. Nous avons abandonné nos femmes et nos enfants. Jésus, nous avons tout abandonné pour te suivre. Nous avons cru à tes promesses. Jésus, nous avons tous cru en toi et maintenant que la décision finale arrive tu

Jésus se sentant écrasé par un poids dépassant ses forces, dit d'une voix presque inaudible, noyée dans une mare d'angoisse.

-     Je doute de mes forces Judas ! Je crains... Je crains, l'humiliation. Je ne parviens plus à dormir. L'idée de la mort me torture à chaque minute et me paralyse dans mes actes et dans ma pensée. Je ne crois plus, ni en moi, ni en rien. Il vaut mieux que... J'ai peur Judas, tu entends, j'ai peur de moi.

Judas désappointé ne trouva même plus en face de lui un rival, capable de se battre. Il essaya d’éveiller chez Jésus une lumière d'énergie ou un éclair de courage.

-     Mais comment ? Nous ne sommes pas venus te chercher, mais le contraire ! Depuis plus de trois ans tu t'es érigé en messie, en sauveur. Nous, hommes, nous, femmes, sommes devenus tes disciples. Nous avons tous adhéré à ton appel. Certes avec peu d'enthousiasme au début, mais avec une immense croyance par la suite. Ta noble cause est devenue la nôtre.

Prenant Jésus par les épaules pour animer son courage et raviver la force de la lumière qui se dégageait auparavant de cet homme, il lui dit comme dans une prière.

-     Regarde la porte de David, noire de monde dans la lumière de la nuit de Jérusalem. Nous avons un peuple nombreux derrière nous  qui nous suit. Cette foule t'attend Jésus. Sois le guide, le père de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants.

Judas se montrait impatient, mais conciliant.

-     Nous sommes tous là, cachés et apeurés sur ce mont des Oliviers comme des lapins dans leur tanière. Mais Jésus, ne vois-tu pas le peuple nombreux qui afflue vers le palais du Gouverneur. Il espère depuis tant d'années ce glorieux moment. Mais comment pouvons-nous le décevoir, comment pouvons-nous le trahir ?

Judas gesticula, poignarda l'obscurité du mont des  oliviers, voulant faire réagir la passivité effacée des apôtres. Jésus trouva néanmoins une faible étincelle de réaction dans cette atmosphère pesante.

-     Judas, tu te plais à remuer ton couteau dans ma plaie. Cette blessure qui est en moi me tue avant de mourir. Ce qui terrorise mon cœur, mon âme et mon corps ce n'est pas la mort, mais le  « mourir ». Quant à ce chemin parcouru ensemble je voudrais tant y croire encore. Ce peuple, dont tu parles en avocat, je le chéris  autant que toi. Judas, si tu devais affronter cette tragédie qui est en moi...

Judas pensa que c'en est assez de ces paroles. La main fermée et l'index pointant vers Jésus, il lui dit, en colère, espérant une ultime réaction du groupe qui ne venait pas :

-     Non, Jésus fils de Marie qui a dû trimer depuis ses treize ans pour t'élever dignement. Non, Jésus fils de Joseph, cet homme courageux et d'honneur qui fut ton père. Non, trois fois non ! Je ne puis me mettre à ta place, mais je me mets à la mienne. Jésus, je préfère me pendre que de tromper ces hommes, ces femmes en haillons, ces enfants affamés, ce peuple humilié, ces gens méprisés, ces gens écrasés. Non Jésus de Nazareth, tu ne pourras plus tergiverser. Tu  as été notre Guide, notre Maître. Ce soir même je vais  te mettre devant  ces maudits romains. Tu seras bien obligé de prendre une décision. Soit, tu choisis de défendre tes engagements et d’honorer tes promesses en agissant, soit tu ne fais rien et tu mourras lâchement et dans l'indifférence sous le fer de l'occupant.

-     Judas, tu as perdu l'amour qui doit nous guider.

-     Je perdrai l'amour, comme tu dis, mais je ne perdrai pas cet idéal qui m'a mené jusqu'à toi. L'histoire, si elle ne triche pas, tranchera. La postérité pourra dire de moi tout ce qu'elle vaudra, mais j'aurais fait mon devoir.

-     Que veux-tu insinuer mon ami ? As-tu perdu la tête ? demanda Jésus pris de panique. Puis après un court silence et considérant qu'il n'avait pas d'autre chemin, mieux valait se jeter dans l'inconnu et en finir au plus tôt.

-     Fais comme il te semblera le mieux, Judas. Pour moi toute issue est préférable à cette situation !

***

Dans la pénombre d'un coin, un peu à l'écart du groupe des hommes, l'on apercevait deux silhouettes assises sur une pierre en guise de siège, et qui murmuraient à peine. Bien qu'à l’abri, depuis la tombée de la nuit, elles sentaient un petit vent frais qui pénétrait leurs douces chairs. Même si nous n'étions qu'à Pâques, les visages étaient déjà bien dorés par le soleil. Tout laissait présager que l'été prochain serait brûlant. Une petite pluie serait la bienvenue pour calmer la chaleur et adoucir ce  ciel déjà étouffant. Tout d'un coup des voix féminines se firent entendre distinctement :

-     Mais Marie-Madeleine qu'as-tu fais à ton mari ? Il ne semble plus le même depuis quelques jours !

-     Ô mon dieu, il est fatigué, épuisé, des migraines terribles. Il ne dort presque plus. Tous les matins, il se lève avec la tête lourde, comme si on lui avait fait le coup du lapin. Il traverse un mauvais moment et la terre semble lui glisser sous les pieds.

-     Pauvre Jésus ! Lui qui a tellement soigné les autres ! Un homme si bon, si ... Mais qu'il se verse un seau d'eau  froide sur la tête, lui suggéra la femme de Pierre...

***

Un troupeau de lumières dans la nuit grimpait à son petit train vers le jardin du mont des oliviers. Il s'approchait d'une façon inquiétante du sommet de la colline.

-     Marie-Madeleine ma fille, mais que signifie toutes ces lumières et brouhaha qui montent jusqu'à nous ? demanda Marie apeurée et qui craignait le pire pour son fils.

-     Je ne sais pas maman, dit Marie-Madeleine.

L'obscurité ne permettait pas de voir la peur qui ravageait les visages, mais le ton des paroles ne pouvaient plus la cacher.

-     Il faut avertir les hommes, dit Salomé en pleurs. Mais où sont-ils passés ? Interrogea-t-elle, ne comprenant plus rien.

-     Maman regarde ton fils ! cria Marie-Madeleine en pleurs et se tenant la tête entre ses mains.

-     Il marche comme un zombi à la rencontre des soldats romains. Maman que vais-je devenir et que vont devenir mes pauvres enfants ?

Le jardin des oliviers restait dans le silence de la nuit. Mais déjà, dans le bas de la ville, le brouhaha de la foule étouffait les pleurs des femmes qui persistaient à suivre Jésus. »

***

Mon grand-père était un adulte à l'extérieur, mais un enfant à l'intérieur. Il  abordait souvent les problèmes sérieux de la vie sous l'angle de l'humour et du rire. Mais il pouvait aussi être plus astucieux qu'un renard.

Une fois, le prêtre du village lui demanda son âge. Sans le préciser, il le taquina sur le problème du statut ambigu de St Joseph dans l'église Catholique:

-     Vous prétendez que Jésus a été  conçu par le Saint Esprit. Pauvre Joseph ! Mais moi j'ai été  engendré par la force de la chaleur de l'hiver, lui dit-il en esquissant un sourire malin.

Puis, peignant sa chevelure blanche de la main gauche il ajouta en parodiant la chanson de Salvatore Adamo :

-     Ô Mon âge, Monsieur le curé... tombe la neige... tombe la neige... ma jeunesse ne reviendra pas...

Le curé  savait qu'il ne pourrait pas rivaliser avec grand- père, ni au niveau de l'humour, ni même au niveau de la dialectique. Il décida donc de tourner la conversation vers un terrain lui étant favorable, celui du peu de paroles et de la courtoisie.

Le séminaire lui avait enseigné une forme de parler unique et une attitude différente de celles des autres. La soutane n'était-elle pas un uniforme qui, d'une  part le séparait des autres,  et d'autre part venait confirmer son autorité pastorale sur ses administrés paroissiens, alors que le rire et l'humour étaient plutôt des attitudes propres au Malin et à ses associés ?

-     Alors, se dit-il à lui-même, ce David est une brebis spéciale qu'il faut savoir ramener au bercail avec adresse.

-     Mais David, vous faites bien plus jeune que votre âge !

Faisant semblant d'être étonné, grand-père lui répondit en esquissant un sourire :

-     Mais pourquoi me demandez-vous donc ce que vous savez déjà ? 

-     Oui, je le connais et plus que ça ...

Grand-père savait que Monsieur le curé savait plus qu'il ne devrait en savoir sur les villageois, mais il ne laissa rien paraître.

-     Ah bon! Qu'est-ce que vous ne savez pas et que vous voudriez savoir ...

-     Monsieur le curé fit semblant de ne pas entendre la question et lui répondit avec une réponse de façade.

-     Vous manquez à la maison de Dieu. Ne voyez-vous pas les portes ouvertes battant au vent ? Depuis plus d'un mois vous l'abandonnez, mais pourquoi ?

Grand-père faisait plus que se méfier de Monsieur le curé. Il le soupçonnait d'avoir des liens peu catholiques avec le régime. Sa réponse n'était pas une réponse, mais une pirouette pour ne pas ouvrir des hostilités.

-     Mais parce que je m'y ennuie. C'est tellement triste. Regardez dans les églises africaines, on y joue de la guitare, on y danse... Non, j'ai été trop occupé. Mais mon ami Jésus le sais, je l'ai informé, dit grand-père en retroussant les manches de sa chemise en flanelle et montrant ainsi poliment qu'il avait des occupations urgentes.

-     Eh bien Jésus vous attend, dit le curé en s'éloignant.   

***

Grand-père portait en général les cheveux longs. C'était une façon bien à lui de manifester son côté rebelle et sauvage.  Cela  ne déplaisait nullement à ses amis du village, qui en profitaient pour le taquiner. Il arrivait que, parfois, les femmes  se laissaient surprendre par une respiration haletante d'émotion que leur poitrine ne parvenait cependant pas à cacher.

Par contre, sa chevelure dérangeait les bigotes et les riches de Roustina.

-     Toujours dans la provocation celui-là, disait une des deux bigotes sur le chemin de l'église.

-     Ce David est un contestataire. Même le prénom inspire méfiance ! Je me demande si du côté de sa mère… il n’est pas un descendant des meurtriers de Jésus ! ajouta l'autre, emmitouflée dans un châle noir qui lui couvrait totalement la tête.

Grand-père les avait dévisagées du regard en les croisant.  Il savait que les grenouilles croassent dans les marigots et que les bigotes échangent des cancans de bénitier. Quant aux riches, qu'ils aillent se chauffer en enfer riait-il, sans plus.

Peu lui importait leur opinion. En le regardant, je voyais bien qu'il se plaisait dans son allure de lion mal léché au cœur d'enfant. Pour moi, il était mon papy et je l'aimais ainsi !

Une des manières pour lui montrer mon affection était de l'appeler par de petits mots, les uns plus mignons que les autres. Il les appréciait et moi j'adorais lui faire plaisir. Nous étions deux enfants !

Nous étions sérieux lorsque la situation l'exigeait. Mais la plupart du temps, nous riions ensemble et nous nous taquinions souvent. Il arrivait même que, parfois, nous étonnions les personnes non averties de notre jeu de «desgarradas».

La desgarrada, est une sorte de défi, se passant les jours de fête, entre deux accordéonistes de la région du Minho qui se lançaient des injures taquines à la figure.

Cette sorte de jeu l'aidait à vivre et à moi à grandir.

Souvent le quotidien était lourd au village. Cependant nous prenions de la distance par rapport aux problèmes. Nous savions voler au-dessus des nuages quand il le fallait.

***

J'allais vers mes sept ans. Pâques n'était plus qu'à un court vol d'oiseau. Quelques farces de carnaval, aux premières obscurités de la nuit chez des gens méchants du village et on y serait déjà !

-     Ce sera le plus grand jour de ta vie. Te rends tu compte, ta 1ère communion et tu deviendras un vrai chrétien ! criait-on autour de moi.

La réalité était que, depuis septembre, j'étais sous pression. En plus d'avoir du mal avec le codage des lettres en Cours Préparatoire, il fallait ingurgiter presque tous les drames et tragédies de l'Ancien et du Nouveau Testament. A certains moments, je ne parvenais même plus à avaler la soupe aux étoiles de vermicelle que maman s'était affairée à préparer depuis les premières lueurs du jour. Pire encore, je ne riais presque pas et je ne blaguais plus avec grand-père.

Heureusement qu'à la catéchèse il y avait Ritinha. C'était un nuage blanc, chevauchant vers ses 7 ans dans le ciel bleu immaculé de toute laideur. Je la voyais comme un ange aux cheveux longs et bouclés, presque rouges, comme la paille sous le soleil. Je pouvais aussi croiser ses yeux à l'arrivée et à la sortie de l'église. Je me débrouillais toujours pour me trouver là où elle était. J'étais un vrai Bon Dieu, me disais-je, puisque j'étais partout comme lui !

En tout cas, après, je ne rechignais plus pour aller au chapelet du soir à l'église, car je pouvais m'y adonner à la contemplation et à l’adoration de ses petites joues joufflues dont la lumière des bougies accentuaient sa beauté divine.

Finalement le jour, ou plutôt la soirée, du merveilleux événement arriva. L'église était pleine à craquer de silhouettes noires qui entonnaient des prières de grande dévotion. Mais le centre de la cérémonie, au cœur de l'église resplendissant de blancheur, c'était nous : Ritinha et moi. Il y avait certainement d'autres enfants, mais moi, je ne voyais que Ritinha. Nous étions Romeo et Juliette, éclairés par des milliers de bougies et glorifiés par une musique d'orgue qui nous élevait au ciel. Qu'il était merveilleux, mon mariage avec Ritinha!

***

Lorsque grand-père avait des problèmes insolubles, il prétendait qu'il fallait donner du temps au temps. Sans vouloir vraiment l'imiter  j'ai voulu aussi donner du temps au temps.

Ce temps dont je voulais te parler, mon cher lecteur, compagnon de voyage dans le souvenir de grand-père et de son Portugal, va déjà très loin aussi. C'est aussi parce que j'ai donné du temps au temps que je peux t'en parler aujourd'hui :

C'est que …  oui, j'ai beaucoup détesté grand-père !  Plus encore. Puis-je te confesser qu'il y a eu en moi une grande rancœur contre lui...

Tu ne me crois pas dis-tu ? Mais si, malheureusement ! Permets-moi de t'avouer que souvent les frontières entre l'amour, la rancœur et la haine se côtoient et se touchent. Lorsque tu déchires la chaleur et la douceur du veston de l'amour, tu découvres dans la doublure une sorte de rugosité froide de haine ou de quelque chose de similaire qui te mange le cœur comme une bête sauvage.

Mon ami lecteur, si ton cœur est pris dans une mer hérissée par la tempête aux vagues de rancœurs et de tourmentes, mets le cap vers les eaux calmes et paisibles de la Lusitanie d'aujourd'hui.

En abordant les sables dorés de L'Algarve, prends ton bâton de pèlerin, ton sac-à-dos et admires les amandiers en fleurs, traverses les montadosen, fleur du vaste Alentejo, croises les eaux argentées du Taje, laisses-toi aller par les chemins sinueux des montagnes, regardes au loin la mer paisible de la verdure, respires le parfum des mimosas, sens l'odeur des forêts de pinèdes et d’eucalyptus.

Respires, libères-toi de ce qui t'étouffe. Mais lèves les yeux à l'horizon. Oh… la lumière de ce bleu ciel ! Et, te rends-tu compte, ça sent bon l'air du Portugal !

Tu verras qu'à ton retour, en descendant des montagnes lumineuses du Minho, tu te sentiras plus léger et plus jeune de quelques années...

***

Mais lecteur ne m’entraînes pas dans la magie du Portugal !

Je ne veux pas y aller !

Ce n'est pas non plus de tes rancunes que je veux te parler, mais des miennes à l'égard de grand-père.

Aujourd'hui je n'en ai plus, je te le répète encore, mon cœur est doux comme le velours du pétale des tulipes noires. Va fermer la porte et viens t'assoir à côté de moi, comme je le faisais jadis avec grand-père et écoute :

Lorsque j'étais en CE1, grand père commença à faire trop de zèle à mon égard. Tout d'un coup, comme un nuage de grêle après une fenêtre de soleil, il décida de venir me chercher tous les jours, non seulement à l'école, mais aussi à la sortie de la catéchèse. Je me sentais à la sortie de la catéchèse comme un petit chien à qui l'on venait d’enfiler autour du cou un joli collier d'Arraiolos. Tandis que moi j'avais envie de sauter, de gambader et surtout  de bavarder avec mes copains. C'est que depuis neuf heures du matin, j’étais amarré aux bancs rugueux de l'école.

Je le détestais ! Pire encore, je le haïssais !

Mais si ma révolte et ma rancœur étaient grandes, plus grande  encore était cette corde qui me retenait par le lien du respect à l'égard des adultes. Une corde que rien de rien ne pouvait dénouer. Je ne pouvais, ni rien dire, ni rien faire.

Les adultes en ce temps-là étaient des dieux. L'on prétendait même que, devant les dieux, l'on ne  pouvait qu'obéir et se soumettre.  Mais doit-on aujourd'hui encore partager cette opinion ?

« Obéissance et soumission » est la divise du bon croyant. Dieu n'accepte pas dans son royaume la contestation et encore moins la rébellion ! s'égosillait père Trampoline depuis le ciel doré de sa chaire.

Mais parfois, le diable me tentait. Je n'avais pas envie, ni d'obéir, ni de me soumettre...

 

Ma colère intérieure débordait par dessus mon béret basque que j'avais l'habitude de porter été comme hiver.

-     Ne découvre jamais ta petite colline disait Grand Père ! Ce qui protège du froid protège aussi de la chaleur. Et il ajoutait, il faut protéger sa tête... mais moi, je ne l'écoutais plus.

J’étais sourd et muet comme une carpe. Je ne disais pas un mot. Mais je sentis en moi une explosion volcanique. Un séisme d'amplitude 8,0 sur l'échelle de Richter secoua la côte centrale de ma petite personne. Dans un éclair sans tonnerre j'ai balancé avec virulence mon béret  à la figure du diable.

-     Que fais-tu ? demandait-il sans rien comprendre.

Mais pas un mot ne sortit encore.

Quand il venait me chercher à la sortie de la catéchèse je tapais mon cul par terre de fureur contre lui. Je me demandais si je n'allais pas le jeter dans les feux d'un autodafé. Pas même besoin de le faire passer devant le tribunal de la Sainte Inquisition.  

Lorsque je l'apercevais du le seuil de la porte latérale de l'église, j’aurais volontiers donné à ce moment-là, tous mes jouets, si je les avais, à mon pire ennemi s'il avait pu faire disparaître grand-père de ma vue.

Le feu de l'enfer qui brûlait en moi chauffait avec ardeur mon sang qui, par décantation, coulait en larmes tristes, goutte à goutte, sur mes joues rouges de colère.

C'est qu'il le faisait exprès de chercher querelle avec Claudina  et même parfois avec le père Trampoline, le curé du village, au sujet de tel ou tel verset de la Sainte Bible.

Quant à moi je pensais qu'il valait mieux dire amen à tout, pour éviter ces guerres de religion. Mais Grand-père, tel un templier extrémiste, sortait l'épée de son fourreau pour défendre sa vérité chrétienne. Le problème, c'est que la vengeance papale ne retombait pas sur lui, mais bien sur moi. Le martyr de ces disputes, c’était moi.

Mais moi, je ne voulais pas être un martyr. Je voulais être un enfant normal. Cependant ils (les rivaux) décidaient, parlaient à ma place. Emprisonné et otage des deux camps religieux, je m'efforçais de me taire dans l'espoir de la paix. La nuit, je ne dormais pas et parfois je me révoltais contre Dieu. Je l'accusais d'être un hypocrite. Je le traitais de double menteur.

Vous dites être le bien, l'amour, la paix, mais vous êtes tout autant le mal, la haine et la guerre.

« Ce n'est pas moi ça !  Tout cela vient d’eux, et ils ne sont que des hommes », se défendait-il.

Dans mon sommeil, après, il me semblait réfléchir à  une vitesse de 200 km à l'heure en côte. Je me disais que Dieu était une belle histoire d'hommes pour arriver à leurs fins. Aussitôt après, je me posais encore d'autres questions. Mais  la nuit s'évanouissait dans l'aube et le soleil commençait à pointer son sourire lumineux.

Après, je n'osais plus en parler à personne. J'avais peur de mettre de l'huile sur le feu. Je suis devenu, au cours du temps, un enfant docile, agréable et assoiffé de tendresse, toujours en quête d'amitié dans ma relation avec les adultes.

Malgré cela, la haine, je la voyais souvent dans les yeux et les regards de certains et en particulier lors des fêtes religieuses du village. Mais le pire arrivait lorsque  je devais emprunter les rues du village dans  la nuit. Ces adultes profitaient de l'obscurité pour envoyer des coups de pied dans le petit cul de l'enfant que j'étais et libérer leur cœur de leur haine contenue contre grand-père.

-     Tiens espèce de morveux, celui-ci c'est pour le traître de ton grand-père !  Espèce de juif ! Va

Bien sûr, les coups me faisaient bondir, comme David contre Goliath, mais malheureusement je perdais toujours mon combat.

Auparavant, je n'avais jamais imaginé que je pouvais devenir une victime, un bouc émissaire comme Tonhito l'avait été à l'école. Maintenant, comme lui jadis, je me cachais pour avaler en silence mes larmes amères. C'est peut-être pour cela que naquit en moi, plus tard, avec les années, une tendance à me tourner naturellement vers les plus faibles.

 

Chemin faisant lecteur, il me semble que l'on comprend mieux les autres quand on se met à leur place.  C'est pourquoi je te prie de s'assoir à côté de moi et d'écouter toi-même, les propos de grand-père.

***

-     Le Créateur créa le ciel et la terre et les..., mais personne ne nous empêche de créer notre propre vie, avait-il coutume de dire.

Cette façon «libertaire» de parler, selon les bigotes,  ne convenait pas du tout aux bonnes mœurs du village.

-     Senhor David, ne savez-vous pas que Dieu est au-dessus de tout. Que sa volonté soit faite. Amen. Si Dieu le veut... si Dieu le veut... Senhor David !...Entendez-le bien !

-     Mais Dieu le veut senhora Claudina. D'ailleurs pourquoi ne le voudrait-il pas ! Dieu le père a sûrement horreur que nous restions de petits enfants toute la vie !

-     Passez une bonne journée senhora Claudina!

-     Si Dieu le veut !... Si Dieu le veut !...

***

Dans les yeux de chien battu de grand-père,  j'ai déniché un soir d'hiver une grande tristesse. Son corps robuste semblait s'avachir sur le sol et sa crinière de vieux lion faisait profil bas. Je connaissais un remède pour remonter le moral à cette tristesse ambulante.

-     Mais papy, qu'ai-je fais au bon Dieu pour mériter ça ?

-     Mais de quoi parles-tu mon sauvage du Canada ?

-     Que tu ne me racontes plus d'histoire depuis deux jours.

-     Ah justement, je me demandais, à l'instant même, si mon imagination n'était pas montée au deuxième ciel en abandonnant ici-bas, ce corps dans sa lourdeur. Après un silence il ajouta.

-     Je me sens vieux, inutile et...

-     Je suis déjà assis sur le tabouret en bois que tu m'as fait et j'attends ton histoire, lui lançais-je  avec un sourire en pensant le libérer de sa tristesse et  l'attirer vers moi.

-     J'arrive, j'arrive en sautant à cloche-pied, dit-il en plaisantant du fond de la maison.

 

Aussitôt il arriva en sautillant sur une jambe comme un enfant dans la cours de récréation de l'école. Il avait un large sourire aux lèvres.

***

Lorsque grand-père commençait à raconter une histoire, il se métamorphosait complètement. Il n'était pas uniquement mon papy, il devenait un acteur dans la peau de chaque personnage de son histoire. Ses yeux, son sourire ou son air sérieux devenaient ceux du protagoniste. A ce moment-là, je me laissais mener par le fil de lumière de son histoire. Au bout de quelques secondes, je m'oubliais et étais captivé par la magie de son histoire, par la force de ses paroles. J'étais hypnotisé par le conteur. Il n'y avait plus que lui. Moi chevauchant mon cheval ailé de rêve, je me laissais dorloter par la musique de son trot. Je me laissais aller,  au gré de son vouloir, par les vallées et les collines  du royaume de son histoire. Je n'existais plus.

***

Cependant, par la suite, tout en me laissant aller en voyage dans le monde de ses mots, je campais sur mes gardes. Lorsqu'il commençait une histoire je me disais : halte là, quelques instants de réflexion. Où veut-il m'embarquer ? En apparence, je faisais semblant de tout croire. Mes yeux étaient grands ouverts, brillant comme deux étoiles, mon menton reposant entre mes mains en forme de calice. Mais en même temps que ses mots étanchaient ma curiosité, une autre partie de moi restait cabrée et assise sur mon petit tabouret de la méfiance. « Ni todo lo que brilla es oro » se disait le petit  prince qui grandissait en moi ce qui voulait dire, ni tout ce qui brille est de l’or.

C'est  que, souvent, il ne m'emmenait pas par les chemins de l'imagination que je voulais et pensais. Il faisait une galipette avec ses mots et n’emmenait là où il voulait. Je me demandais  s'il ne voulait pas mener au bout du fil  le petit poisson roballo que je devenais. Ainsi, au début, il endossait l'uniforme du conteur d'histoires, mais après quelques tours il enfilait son propre costume. Et voilà. Il devenait le pêcheur et moi el pescado. C'est à dire littéralement, le poisson péché.

***

Une autre fois, au cours d'une longue soirée d’hiver de desfolhada, le groupe de voisins et amis chantait une chanson de Zeca Afonso. Il venait de chanter une chanson populaire, se donnant des airs de prédicateur sérieux. Mais avec un sourire moqueur sur le coin des  lèvres, il insinua,  qu’un jour, Jésus excédé par l’appât du gain de certains, chassa les marchands du Temple à coups de pied, là où vous ne voudriez pas en recevoir. Certainement l'image de la colère de Jésus aviva la sienne  contre les richards «os ricaços» du village. Selon lui, ils étaient des parasites, des parasites fatigués de ne rien faire.  Au fur et à mesure qu’il évoquait la  dîme «congrua»  payée grassement  au Père Trampoline, le prêtre de Roustina, en  arobas de patates, de  seigle ou de litres de vin,  son visage devenait rouge de colère.  Et il criait du haut de ses jambes en forme d'arc, prêt à leur lancer une pluie de flèches :

-     Mais, comment se fait-il  que …

Sa litanie, non pas selon Sainte Rita, mais selon  ce qu’il pensait et croyait, devenait une rivière furieuse, difficile à contenir tellement elle était en crue.

Mais lorsque la rivière jetait ses eaux tumultueuses dans la mer celle–ci devenait crispée et agitée. Avec ses yeux qui devenaient rouges, ses joues qui devenaient jaunes de colère, on aurait dit le méchant géant Adamastor, le monstre  marin qui, de colère, avalait les caravelles de Vasco de Gama, dans le poème épique “Les Lusiades” de Camões.

Il aurait aimé  balancer au fond de la mer les trois richards du village, au lieu d’accepter que les paysans sans terre payent le «quinto », c’est-à-dire  un cinquième de  la production totale aux propriétaires des terres, alors que ces derniers, qui profitaient du travail de ces paysans, ne connaissaient rien à l’agriculture. 

-     «Vampires parasites de la société», vociférait grand-père indigné.

***

Grand-père était aussi un roc de granite extrait de la carrière des «Lajes » à force d’explosifs et de canons d’un vin couleur de sang de «toro », âpre et rêche comme l’était le cœur de ma grand-mère paternelle, Isabel, le jour où elle a rembarré ma mère.

 

Le soleil castillan et continental écrasait au sol ces pauvres exploitants de pierre «os pedreiros». Ils continuaient de cogner machinalement et interminablement de leurs mains calleuses ces lourds morceaux de granite qui finissaient par prendre forme. Ces gros blocs, une fois travaillés avec une adresse d’artiste, avaient une peau douce, lisse et froide comme la lame de leurs couteaux  qui coupaient le pain de seigle dur de trois jours accompagné d’un morceau de lard plus doux. C’était là, à peu près, leur pitance de midi, sans oublier le vin rouge qui faisait oublier la fatigue de longues heures laborieuses.

Du ventre du monstre des Lajes, grâce au dur labeur de ces hommes, sortaient quotidiennement de jolis carrés de pierre taillée.  C’était un plaisir de voir et de toucher ce travail.

Cependant, ces morceaux de pierre travaillés  servaient d’une part, à construire des monuments de propagande pour montrer au «Zé Povinho », (expression qui désignait avec mépris le peuple portugais d’en bas) que Salazar, le Messie National,  s’occupait de l’avenir de ses ouailles. D’autre part, ils servaient à la création des  statues de Notre Dame de Fátima, sculptées selon les canons de la beauté grecque, qui étaient érigées à l'entrée des villages par les riches et l’église. Il fallait que le monde puisse voir le progrès et la singularité de ce Portugal.

***

Par contre au village, il n’y avait pas de journaux et encore moins de livres. Mais pourquoi faire, pourquoi embarrasser ces petites maisons avec ces choses-là  dont on ne voyait pas beaucoup à quoi elles pouvaient servir ? Un couteau ça servait à plein de choses, à couper le pain de seigle, à éplucher les pommes de terre. La faucille, ça servait à couper de l’herbe, du foin, mais attention l’on pouvait aussi se couper un doigt si la main était maladroite. Mais un livre, un journal ne servaient à rien, bien que grand-père semblait attacher trop d’importance à des pages jaunâtres écrites dans une mauvaise encre qu’il dénichait on ne sait pas ni où, ni comment.

-     Mais c'est une bénédiction de la force du St Esprit, disait-il parodiant des dires flous du village en guise d’explication.

-     Il ne faut pas me toucher à ça, disait-il avec une autorité que l’on ne lui connaissait pas et avec un zèle démesuré d'attention pour ces chiffons.

Moi je  m’en foutais, je ne savais pas encore lire.

***

Et voilà que le mois d’Avril frappait déjà  à la porte du jardin. La cime des collines se drapait de robes aux couleurs vives. Des couleurs nuancées par un soleil caressaient avec tendresse les visages frais des coquelicots, des marguerites et des giroflées.

-     «Oh welcome to April in Portugal. Oh my sweet, do you remember the last year!  I love you so much  !» murmuraient dans un sourire délavé des touristes anglais bien rangés dans leurs  mini Austins ressemblant à des boîtes d'allumettes.

Et déjà, sur les routes en «S», one more curb, Yes Sir,  vrombissaient les chevaux mécaniques avec des «GB» des «F» des «D» collés au cul. Ils arrivaient d’une autre Europe,  perdue, adonnée au péché de la mini-jupe et à des chevelus mal rasés et mal fagotés.

-     «Mais qu’avons-nous à envier à ces barbares nordiques en culotte courte, tortillant leur petit cul blanc dans des grosses bagnoles rougeâtres dont la couleur pactise avec le diable et le mal athée des cocos de l’est», se demandaient les paysans.

Et maintenant, comme une plaie de sauterelles, ils arrivent avec leurs gambettes délavées d’une blancheur triste à voir. «Oh que notre Dame de Fatima veuille bien les pardonner», pouvait-on entendre.

Et ils arrivaient, et continuaient d’arriver… Seigneur ! Ils perturbaient notre quiétude de trente ans de paix. 

-     «Pauvres, nous le sommes, mais dignes Monsieur le curé» entendait-on dire parfois dans la bouche de certains villageois.

-     Qu'ils le veuillent ou pas, oh Salazar, dis-leur que de «ce jardim à beira mar plantado », jardin au bord de la mer planté qui est notre Portugal pour de longues années, si Dieu le veut, se lève encore la voix de l’occident chrétien !

***

Attesté par un certificat de naissance de la mairie de Soutugal, jauni par le passage du temps, il est dit que mon grand-père naquit le 24 avril de 1884 à Roustina, village de 574 âmes faisant partie des terres de Ribacôa. Cette région frontalière est une frange de collines, parfois d’une certaine hauteur, assemblées en patchwork avec de fertiles vallées au long du  fleuve Côa  et de ses affluents.

Des découvertes de peintures rupestres  de grande importance à Foz Côa  prouvent que cette région a été peuplée depuis la préhistoire, bien avant les Ibères, les celtes, les romains, les Suèves, les Wisigoths et autres peuples encore comme les juifs.

***

«A Raia» c'est une zone significative luso-espagnole à la personnalité paisiblement affirmée. Hier elle était loin du train à vapeur de Lisbonne-Madrid, aujourd’hui  elle continue à être proche d’elle-même.

Le traité bilatéral de 1297, dit de «Alcañices» entre le royaume de Castille et du Portugal, attribuait à ce dernier les terres de Ribacôa qui correspondent grosso modo à la  Raya. C’est ainsi qu’elle continue à être dénommée  des deux côtés de la frontière. Cet acte faisait de la frontière entre les deux pays la plus ancienne d’Europe. Bien que globalement en territoire portugais la Raia continue d’avoir une personnalité forte avec un parlé, un accent, une tradition et des us et coutumes qui lui sont propres.

***

Mon grand-père, méfiant comme un contrebandier, ne se fiait pas à ce que décrivaient les livres de géographie et d’histoire, et il faisait encore moins confiance à ces voleurs et escrocs de Lisbonne et Soutugal, vociférait-il en crachant par terre.

Il exprimait, d’un air ironique, le doute qu’il avait sur ce qui était écrit dans leurs livres. Ce même soir, entre une fenêtre entrouverte d'ombre et de lumière on aurait cru le voir descendre de son cheval, un lusitanien au pelage doré, Papy portant un chapeau de feutre noir et une cape de la même couleur. Était-ce grand-père ou l'homme de porto-sandeman ? Il me semble le voir, la main sur la poitrine, un sourire illuminant son visage, réciter en chantant à son Wald le savoir traditionnel et populaire de la Raia :

« Castello de cinco quinas, sô hà um em Portugal,

à beira do rio  Côa, na Villa de Soutugal 

Un Donjon  avec 5 créneaux

Il n’y en a qu’un au Portugal

Au bord du fleuve Côa

Au château de la  ville de Soutugal !

Et il poursuivait :

Março Marçagão

De manhã Inverno  e à tarde verão !

Le mois de mars boit du porto et du martini

Le matin c’est encore l’hiver mais  l’été commence l’après midi

De Lisboa

nem saùde, nem liberdade,

nem pão, nem educação,

nem coisa boa.

De Lisbonne

Pas de  santé, pas de liberté,

pas de pain, pas d’éducation

aucune chose bonne

De Castela, nem bom vento,

nem bom casamento.

De Castille n’arrive pas de  bon vent

ni de bon orage

et encore moins de bon mariage !

Et pour terminer :

A historia da Raia diz em conclusão

Aqui mandam os que cà estão

L’histoire de la Raia dit

Ce sont les gens de chez nous

qui commandent ici!

***

Mais après ce détour, non pas sur l’histoire des dates, des batailles, de la vie des rois, mais sur cette autre histoire d’adages, basée dans la tradition et le savoir populaire,  le narrateur voudrait attirer  l’attention du lecteur  sur une période importante de l’histoire officielle de la Lusilande.

Selon certains, ce fut un drame tragique, mais selon d'autres, ce fut un événement glorieux. A toi lecteur de savoir de quel côté penche ton cœur.

Prends donc tes chaussures de sport pour faire un petit footing  et ensuite saute sur le prochain chapitre.

***

Un rire malin dans le coin de l’œil, avec un air de vieux sage, grand-père semble savoir les tenants et aboutissants de l'histoire. Selon lui, suite à une crise politique, économique, sociale, Dom Carlos, le coureur de jupons, fut assassiné, ainsi que le prince héritier Dom Luïs, le 1er février 1908 à Lisbonne. L’instauration de la République le 5 octobre 1910 apporta des modifications importantes : changement de drapeau, monnaie, hymne national, réforme de l’orthographe...

-     Certains écrits épiques sur la maison royale de Bragance prétendent que Dom Carlos a été  un  roi éclairé, un poète, un peintre et un philosophe. Mon grand père, qui le servit,  disait à demi-mot, ainsi que d’autres mauvaises langues populaires, que  ce roi était  «un sacré coureur de jupons ».

Il les cherchait et en achetait même, de toutes les couleurs, de toutes les tailles et pour toutes les rondeurs. Cependant aucun jupon ne pouvait couvrir son volumineux postérieur tellement il était disproportionné ! C'est qu'il mangeait pour deux. Il mangeait pour lui et pour son peuple. Ainsi le pauvre grossissait, grossissait comme un roi et dans le même temps son heureux peuple maigrissait à vue d’œil. Le Portugal, ne pouvant plus supporter le malheur de cet homme couronné, finit donc par le remplacer par une femme. La République !

Par contre, cette histoire d'alcôves comptait avec un autre personnage royal, sa pauvre majesté, la reine Donna Amélie du Portugal. Elle avait grand plaisir à montrer ses robes, mais ses visiteurs ne regardaient que sa jolie couronne décorée de bois de biche. Parfois, elle se montrait  aigre comme un citron vert. C'est qu'elle n'était que l'épouse de temps en temps. En dépannage. Le reste du temps le roi, mangeait,  bouffait comme un cochon, se jetait sur les femmes comme les souris sur le camembert. Le vaillant roi  consacrait sa plus grande énergie à ce qu'il croyait être son devoir.

-     Je sais que je ne peux pas besogner toutes les courtisanes des cours d'Europe, mais je vais m'y efforcer !

Tandis qu'à la cour, pendant ce temps, Dona Amélia échappait à la solitude en allant assister à la messe de 11 heures au Monastère dos Jerônimos situé dans le quartier de Belém.

A 5h elle invitait les dames de bonne naissance à prendre une tasse de thé et les délicieux pastéis de Belém. Elle se permettait même de plaisanter avec humour des inconvenances de son respectueux époux :

-     Oh ! Le gros popotin éclatant les coutures de son pantalon, bleu et blanc, couleurs nationales, en doux velours ? Sa majesté emprunte la voie royale, courtise en grand tombeur de dames.

Notre roi, parfois chien de la Serra da Estrela en chaleur, faussait compagnie  à son troupeau, et d’autres fois  il dansait avec les louves. Affamé !

Il parcourut des chemins cahoteux, remplis de nids de poules qu’il hypnotisa aussitôt avec ses yeux de renard.

Infatigable, le roi courre. Il courre comme un lévrier par toutes ces routes à peine asphaltées, tristes et noires, mais toujours avec de grosses cuisses féminines serpentant dans le royaume de ses songes, comme dans un miroir. Un plumeau blanc et bleu fièrement arboré sur son flamboyant chapeau en guise de couronne sur la tête, « il faut montrer à ces vaches qui est le taureau », et il se vautrait au fond du lit, ronflant comme un cochon blanc qui venait de se gaver de glands. C’était un régal de le voir gloutonner ces jeunes glands aux yeux couleur noisette et aux cheveux couleur de fougères au mois de septembre.

***

Mais grand-père voulait lui aussi insinuer ou révéler les autres conquêtes, les conquêtes infidèles du vaillant roi. Après « son coup », le vaillant roi enfilait une côte de maille, s’imaginant être saint Jacques de Compostelle, tueur de maures sur son cheval blanc. Il reprenait son air hautain, l’épée levée, coupant des  mains, coupant, tranchant des têtes infidèles  tout au long de ce petit rectangle de plus de 700 km du nord au sud. Ce fut grand, glorieux, oh Vaillant Conquérant, leur histoire s’écrit noir sur blanc.

Quelque peu indigné, grand-père ajoutait «Mais avec notre sang».

Grand-père disait-il vrai pour autant, se demandait l’enfant que j’étais.

Ce qui était vrai, cher lecteur, c'est qu'après toutes ces conquêtes du nord au  sud, et jusqu’à l’extrême sud du Portugal, le Conquistador de songes se demandait s’il devait  assouvir cette très ancienne colère chrétienne  à l’égard de ces mahométans ennemis ou continuer à les poursuivre dans le nord de l’Afrique pour élargir le territoire, comme le firent ses aïeuls et au nom de la foi ?

Un roi peut nourrir de grands rêves, car il a tout un peuple pour le servir, tandis que le peuple individuellement à beaucoup de bouches à nourrir, disait mon grand-père, le paysan qui connaissait la réalité de cette misérable et triste vérité qui se nomme:

« La Pauvreté Populaire ».

***

Après ce récit, après ces mots, comme  si toutes ces images défilaient en flash-back dans sa mémoire, il marqua un temps de silence, mais vacillant entre, en avoir trop dit ou pas assez, grand-père se tourna vers moi  et me dit en riant :

-     Dom Carlos, comme lecteur dévoué de la Bible, voulut plutôt imiter et suivre la pensée de Salomon. C'est que, selon les dires  de certains, en son temps, le roi Salomon avait agrandi davantage le territoire d’Israël au lit que le roi David sur les champs de bataille!

***

Cher lecteur, depuis  quelques temps déjà tu m’accompagnes ligne après ligne. Tu sembles écouter, comme cet enfant que j’étais, toutes ces histoires. Sais-tu que grand-père  lorsqu’il commençait à parler, devenait comme ce moulin à eau du village : tant qu'il y avait du courant dans le Côa, personne ne parvenait à l'arrêter. Et moi, tant qu’il avait de l’eau, je n’arrêtais pas de boire, car j'avais soif de conquérir aussi ce vaste monde merveilleux de l'oralité.

Mais parfois je ne savais pas, je me demandais, je me posais des questions. Un jour, l’enfant que j’étais lui demanda à brûle pourpoint :

-     Grand-père, tes petits mensonges sont-ils vrais ?

-     Et d’un rire moqueur et sérieux de comédien, il me dit en anglais :

-     Look at me. I’m the captain et il ajouta ensuite en portugais :

-     « não » un non qui voulait plutôt dire oui !  Et il poursuivit en faisant un jeu de mots :

-     Est-ce que je m’appelle David Mendes Pinto ?

***

Il faisait allusion à Fernando Mendes Pinto, dont l'ancienne orthographe était Fernam Mendez Pinto, un écrivain aventurier et explorateur portugais du XVIème siècle. Tour à tour, il a été trafiquant, naufragé, pirate, mercenaire à la solde des gouvernants locaux, esclave, négociant aisé, ambassadeur. Il connaîtra l'Abyssinie, l'Arabie, l'Inde, Malacca, Sumatra, Java, l'actuelle Birmanie, le Siam, le Tonkin, la Chine et le Japon.

Fernando Mendes Pinto  a écrit un livre intitulé “Pérégrination” . Il y raconte ses aventures et tout ce qu'il vécut pendant ses voyages à travers ce vaste monde inconnu de l'Asie. Dans un extrait de son célèbre livre de voyages il prétend que:

                       « … pour tout écrire il faudrait que la mer fut de l’encre et le ciel du papier ».

Ses dires semblaient tellement incroyables aux européens de l'époque que  quelques personnes doutaient de la véracité de ses écrits et lui demandaient avec humour :

« Fernando, tu mentes? (Mendes)

Fernando: minto (Pinto)”

Ce qui voulait dire:

Fernand est-ce que tu mens (Mendes)

Fernand : je mens (Pinto) »

Voici le présent de indicatif du verbe « mentir » en portugais : «Eu m(P)into », je mens ; « tu men(d)tes » , tu mens…

 (Noter la même orthographe de l’infinitif, ce  qui montre aussi que le portugais et le français sont des langues latines et donc très proches)     

C'est un jeu de mots utilisant le présent de l'indicatif qui consiste à changer la lettre « p » par « m » dans le nom »Pinto et la lettre « d » par « t » dans le nom « Mendes ».

Donc, selon une certaine tradition populaire, les « Mendes Pinto » ce sont des farfelus et des menteurs.

Pour revenir à nos moutons menteurs que nous avons abandonné ci-dessus, le berger de ces histoires, mon papy, prétendait qu'il n'était pas un Mendes Pinto. D'autres disent que l'humain ment environ toutes les quinze minutes et en premier lieu, à lui même.              

Et toi mon ami lecteur quel personnage es-tu, avec toi, avec moi. Serais-tu un Mendes Pinto toutes les quinze minutes ou toutes les heures ?

Tu fais comme tu peux. C'est ce que tu as dit ? Mais parle plus fort non d'une pipe à tabac ! Oh la vérité !

Ce qui était vrai, c'est qu'après les doutes de l’enfant que j’étais, après ses petits mensonges, que grand-père considéraient utiles dans la vie, papy termina cet épisode épique de la vie de Dom Carlos. Mais comme nous les enfants, dans le jeu du saute-mouton que nous pratiquions pendant la récréation à l'école, grand-père  qui venait de sauter sur une histoire, sauta aussitôt sur la prochaine.    

Ainsi il  aborda l'épisode tragique du régicide de Dom Carlos.

***

-     Malheureusement ! Malheureusement !

Mon papy semblait triste comme un lendemain de fête et malheureux comme les pierres dans le désert du Néguev sous le soleil. Il poursuivait :

-     Malheureusement sa majesté ne put continuer sa politique de jambes en l'air comme Salomon. En effet, des balles républicaines fauchèrent sa vie et mirent fin à sa dure tâche royale ainsi qu’à celle de sa proche descendance.

Grand-père me raconta,  qu'en ce dimanche du 1er févier 1908, Dom Carlos était assis comme Dieu le père dans son carrosse décapotable. Sa majesté gesticulait avec grâce, en bras de chemise blanche, faisant des gestes paternalistes vers le Zé- Povinho.

-     Une bénédiction royale se déroula du côté d’Alcantara et une autre du côté de la Mouraria. Tout d’un coup le soleil, déjà endormi, raviva sa lumière. Venues de  nulle part, l’on vit jaillir deux taches noires  fonçant comme un éclair sur cet arbre vermoulu drapé de blanc, poum ! poum ! Rastapoum ! Éclate un feu d’artifice laissant tomber en forme de palmier une lumière tirant sur le vert et un jaune tâché d’un rouge couleur de sang.

-     Oh sang ! Tu es acteur de la douleur, mais aussi sanglot,  sanglotement, défoulement, boomerang.  Oh histoire de sang qui rêve d’espérance et d’espoir ! Louis XVI de France, Nicolas II de Russie, Dom Carlos de Lusitanie…

-     Après la douceur du train de vie du passé, après la fraîcheur bienfaisante du palais Royal de Villa Viçosa, la monarchie d’espoirs perdus, d’orgies infinies rendait son corps mal élevé, son cœur d’impudeur, son âme infâme en est partie au diable.

Néanmoins  papy, quelque peu contrarié, conclut par ces mots cet épisode historique.

-     Le roi est mort ! « Viva a Repùblica Portuguesa ! »

-     Vive la République Portugaise!

***

-     Pas si vite papy ! dit Wald.

-      Mon papy « le républicain » ta république n’est arrivé que deux ans après ! Es-tu trop pressé par de voir arriver la république ou es-tu perdu en train de perdre ta ciboulette ? Ajouta Wald taquin.

-     Vas-tu respecter cette colline touffue, même si elle blanchit à la vue de tes beaux yeux malins ! lui rétorque grand-père sur le même ton.

En effet, la calèche royale fit tout son possible pour chercher son chemin encore pendant deux ans et demi. Cependant, les chemins étaient sombres, sinueux et dans un si mauvais état que la Monarchie fit une sortie en tête à queue et dut finir sa vie en exil.

Et voilà !

Les portes de la ville fondée par Ulysse s'ouvraient  sur « a Avenida da Liberdade ».

Mademoiselle La République arriva triomphale, suivant la française Marianne. Elle était tout sourire au vent, toute de vert et rouge vêtue avec une jaune sphère armillaire en son milieu. Le soleil, couleur vermeil, brilla en cette belle journée. C'était déjà  l'automne, mais vive ce  5 octobre de 1910 !

Sur le Terreiro do Paço de Lisbonne, une foule de milliers d’hommes, autant de femmes et plus encore d'enfants, chanta sa joie, ayant pour demain des rêves teintés du vert de l’espérance. Du Bairro alto, d'Alfama, de la rue de l'Argent, de la Rue de l'Or, de la rue du Zè-Povinho, la foule, variée et nombreuse, entonna un nouveau chant à la gloire d'un nouveau peuple :

« A Portuguesa ». La Portugaise.

Héros de la mer, noble peuple,
Nation vaillante, immortelle,
Relevez aujourd'hui de nouveau
La splendeur du Portugal !
Entre les brumes de la mémoire,
Ô Patrie, on entend la voix
De tes illustres aïeux,
Qui te guidera vers la victoire !

Aux armes, aux armes !
Sur terre, sur mer,
Aux armes, aux armes !
Pour la patrie, il faut lutter !
Contre les canons marcher, marcher !

La foule de plus en plus joyeuse arriva de toutes les rues et déboucha en ruisseaux dans le grand fleuve de l'avenue de la Liberté. Une mer de fanions, de drapeaux rouges, verts, jaunes s’avança et l'on cria en harmonie une volonté de mieux être :

-     Liberté ! liberté !

Le pain et l'éducation !

Le bien de la nation !

Pendant ce temps,  grand-père seul et ému, un peu inquiet, mais  confiant, arpentait du haut de ses 20 ans, le sourire aux lèves, les rues du haut Lisbonne.

***

Cependant, une vingtaine d'années après,  grand-père, lavant déjà ses illusions perdues de la république et de sa vie dans la vaste mer des déceptions, dit un jour avec humour et contrariété :

-     Donnez un marteau et un clou à mon fils. Soyez sûrs, qu’au lieu de cogner sur le clou, il va vous aplatir son  index et faire de la viande pour tomates farcies.

Puis, pointant la lune de son regard perdu et sans espoir, il semblait questionner les nuages ! Après un moment, essayant de calmer sa déception, il ne put s'empêcher de laisser sortir sa colère:

-     Ni tomates ! Ni pain ! Ni patates ! Et encore moins de mains libres pour les cultiver ! Pas de liberté de marché ! On ne peut même pas décider à qui les vendre. Ce régime est une prison !

 

 

Il se rappelait avec un dégoût truffé de révolte, la vente de quelques sacs de patates, à la dérobade de l’État Nouveau. Cet acte lui valut “un mois de vacances” à la prison de Guardingal.

Mais avait-il le choix ! Il fallait bien engranger un peu d'argent. Il fallait bien payer les engrais. C'est qu'ils coûtaient une fortune. Pas de cruzados ni d'escudos. La bourse familiale était vide. Mais que faire ? Quelques femmes suppliaient l'aide de Notre Dame de Fatima.

-     Ô Notre Dame nous sommes « uns desgraçados » des malheureux ! Viens à notre secours.

Les hommes, l'âme dure, comme la pierre de la carrière du village, lâchaient des mots vulgaires.

-     Raios partam o Maricas. Que le diable emporte le vieux garçon,

C'est-à-dire Satanlazar, qui ne s'était jamais marié et vivait seul, comme un ermite, au Palais de São Bento.

Mais le plus souvent les malheureux faisaient de leurs tripes bon cœur. Il valait mieux faire sourire leur misère.

Grand père sentit naître en lui un fado triste. Et son cœur se mit à chanter dans la douleur et la tristesse.

-     Quem canta seu mal espanta ! dit-il avec une lumière d'espoir.

Cela voulait dire que, celui qui chante éloigne la douleur. Puis, il jeta la binette, donna un coup de pied dans l'arrosoir et envoya au diable ses travaux de jardinage dans le potager. Les salades, les tomates pouvaient bien attendre. Le soleil était parti se coucher depuis un bon moment.

Son Wald lui manquait.

Dans ces moments-là, il lui faisait oublier le spleen. Pour aller de l'avant, grand-père avait besoin de croire dans une nouvelle vie. Une autre vie, où son petit fils brillait comme un soleil. Son Wald, son Waldinho était son dernier secours pensait-il. Ne pouvant plus supporter son absence, il l'appela.

-     Mais où est-il mon sauvage ?

-     Mais je suis là. Je suis là, près de toi papy !

-     Près de moi ou près de Sœur Rachel ?

-     Près de toi, mon idiot !

Après une seconde cherchant ses mots Wald ajouta :

-     Mais sœur Rachel, je ne sais pas comment le dire... Elle est comme une grand-mère, une grand-mère que je n'ai pas...

-     Ah ! Mais alors je ne suis plus ton papy ! dit grand-père pas vraiment surpris de ce qu'il venait d'entendre.

Cela le fit sourire avec un brin de bonheur...

-     Mais oui ! Je n'ai plus de papy, car je n'ai même plus d'histoire le soir !

-     Je crois que l'idiot, c'est toi ! Tu as un papy et tu auras une autre histoire, une histoire vraie, une histoire un peu...

-     Tu es le meilleur des papys !

-     N'exagérons rien, mon petit st Valentin !...       

-     J'ai des fourmis dans les pieds et mon petit doigt me dit que ce n'est pas l'histoire qui te trotte dans la tête.

Puis Wald ajouta d'un air malin.

-     Mais tu es avec moi ou tu es avec...

-     Chut ! Assez parlé ! dit grand-père dans un faux semblant d'autorité. Maintenant prends le petit tabouret, assieds-toi près de moi et écoute

***

Comme d'habitude, avant de parler, Grand-père se racla la gorge, son regard perdu dans le ciel et puis il commença à parler.

Cependant, je remarquais que cette fois-ci il ne commença pas par, « il était une fois ». 

Mais écoutons puisqu'il nous le demande :

-     Nous étions dans la décade des années 1930, entonna mon papy sérieux, comme tenant le rôle de professeur d'histoire.  Les tomates « rouges » faisaient défaut dans cette  Europe qui se regardait en chien de faïence. Les chiens enragés, redressés sur leurs pattes, se  voyaient en supérieurs gallinacés. Ainsi ils convertirent le tout vieux  poulailler européen en gallodrome de combats de coqs ! Les deux coqs Ibériques, après des escarmouches internes, fatigués et vaincus par la lâcheté, laissèrent l'italien hypnotiser les foules et le germain mordre et aboyer !  

***

Tout d'un coup le visage de grand-père changea de couleur, ses yeux semblèrent cracher des étincelles alors que ses mains tremblaient quelque peu.

Que se passe-t-il, se dit l'auditeur dans son cœur inquiet.

-     Dans notre belle ville, la Princesse du Taje, la ville qui à vu partir hier des marins à la découverte du Monde inconnu à la rencontre d'autres peuples, d'autres civilisations... Te rends-tu compte mon petit Wald ? Le Dieu, que l'on nomme créateur, à créé les hommes, les noirs, les blancs, les … rappelle-toi de tes cours de catéchisme. Mais l'on oublie de dire que les Portugais on crée le Métisse, les...

-     Ô Papy n'exagère pas ! Mais continue ton histoire dit Wald.

-     Çà c'était hier, te dis-je mon Wald, mais aujourd'hui à Lisbonne, après avoir assisté à une messe  de bénédiction au Monastère des  Jerônimos, célébrée par le bienveillant  Cardinal Tirintïn Cerepeira, Notre Sauveur National, a décrété dans la sacristie :

« la révolution des tomates Vertes ! »

Après 30 ans de paix,

de progrès et de stabilité

après 30 ans...

on apprécie dans la maison portugaise

la joie de la pauvreté

qui réside dans cette grande richesse

de donner et en être satisfait,

après 30 ans...

nous vivons entre quatre murs

blanchis à la chaux,

nous vivons  de religion et d'air frais

après 30 ans...

nous sentons une légère odeur de romarin,

parfois nous mangeons une grappe de raisins dorés,

nous nous contentons de deux roses dans un jardin,

après 30 ans...

sur la façade  nous devons afficher

un saint joseph en azulejos,

après 30 ans...

sous un soleil de printemps,

envier une promesse de baisers

et rêver de deux bras qui m'attendent !..

30 ans de paix ? ...

Tous les Portugais

et peut-être aussi

toutes les portugaises

Toutes les provinces

du Minho à Timor en Océanie

Tous les blancs,

tous les noirs,

tous les jaunes,

tous les métis et métisses,

Tous doivent participer,

à la révolution des tomates vertes!

-     Tous ? demande le lecteur

-     Oh papy ! Ton Portugal... Ton Satanlazar  c’est une vraie ... s'exclama Wald  étonné.

-     Non, uniquement quelques uns, une petite minorité.  Puis papy ajouta :

-     Cependant  après les Duces, les Führer, les Caudillos, les tyrans rouges, les je m'en fous de la vie des autres, fon leurs salades, manigancent, trafiquent, escroquent, magouillent des élections   et après des farces  électorales ils deviennent des papas, des petits pères du peuple enfin « les Dieux Tout Puissants et Miséricordieux de 60  à 99%. De votes ! »

 

Grand-père n’adhéra pas non plus à la révolution des tomates vertes.

Mais lecteur ! Comment voudrais-tu qu’il adhère à ce type de révolution.  Au cours de sa longue vie il avait été échaudé par toutes ces révolutions des extrêmes aussi bien de gauche que de droite. Toutes voulaient créer un homme nouveau, toutes prétendaient construire une  société meilleure.

Cependant toutes se sont soldées par des millions de morts et une société pire que celle d’avant !

Non, lecteur grand-père était un réformateur. Il voulait garder ce qui était bon et améliorer ce qui lui semblait défectueux.

-     Les extrêmes, les extrêmes d’un côté comme de l’autre, mon petit Wald, il faut luter pour les renverser, répétait souvent et avec confiance grand-père.

En ce qui concernait la révolution des tomates vertes  disait grand-père en russe avec autorité et roulant les « rr »

-     Революция никогда не когда-либо. Я знаю, где мы будем вести риторику революционеров. Ce qui semblait vouloir dire.

-     La révolution plus jamais ça.  Je sais où nous mènent les belles paroles des révolutionnaires !

De plus le sage estomac de mon grand-père ne supportait pas les tomates vertes. Ça lui donnait une forme d’aérophagie dite « des trois F » : le Fado, le Football et  Fatima !

Ces «Trois F » ce sont les trois drogues de bienfaisance nationale. Les « trois F » étaient les trois piliers de la vaillante et glorieuse révolution dite des tomates vertes !

-Tenez et mangez du Fado qui chante le bonheur d’être pauvre et simple, car heureux les pauvres qui monteront avec moi au Royame des cieux !

-Tenez  et buvez du bon football ! Pendant que vous les benfiquistes, les sportinguistes étripez les fans  du FC Porto, je peux crier au monde que le Portugal est en paix !

-Tenez mangez et buvez  ces spectacles de pauvres hommes et femmes faisant le tour de la chapelle des apparitions de Fatima à genoux ensanglantés. Pendant ce temps-là je peux montrer au Monde  que le peuple portugais marche debout et avec orgueil !

Du cirque ! C’est ce que notre bon et sage « Caudilho », la plus grande imminente matière grise nationale de tous les temps, distribue comme richesse économique sociale à un peuple illettré à 70%. Puis haussant les épaules de déception, papy ajouta :

-     Dans un pays d'aveugles, notre  borgne est roi ! Conclut grand-père d’un air dégoûté.

Mais comme tu sais mon cher lecteur l'on ne s'opposa pas à ce roi qui se prétendait  illuminé,  ni à la révolution des tomates vertes sans conséquences. Et ce qui était prévisible d'arriver  dans ce beau royaume de tomates vertes arriva.

***

Deux gardes républicains,  les  mal  nommés  selon  mon grand-père,  au moment où les loups quittent leur tanière pour faire leurs mauvais coups, sont venus, une fois de plus, cogner comme des brutes chez lui. Grand-père était en train de se préparer pour filer à l’anglaise avec sa mule.

Malheureusement il n’eut pas le temps de «coger las de villa Diego» c'est-à-dire prendre la poudre d’escampette, comme il avait l’habitude de dire dans son castillan de Ciudad Rodrigo.

Tout cela  ne nous fait pas rire surtout quand cela nous concerne de près. Par contre la conséquence de ce désagrément pour toi lecteur, mais le plus grand malheur du monde pour moi prête à rire un peu. C'est ce que l'on  verra plus bas!

Ce soir-là j'ai eu deux malheurs. Premièrement je suis tombé malade. J'ai commencé par avoir mal au ventre. Puis vint la nuit. Une nuit inoubliable et sans fin. Le petit Wald de grand-père passa la sainte nuit avec le pot de chambre aux fesses courant entre le lit et le jardin.

- Tu sens mauvais comme ton grand-père, hurla de sa chambre, le diable de la maison.

C'était ma grand-mère, la Jézabel.

-     Il va empester toute la maison ce bâtard !

Elle pouvait sortir ses scorpions, ils ne m'atteindraient pas.

Tout d'un coup cette conviction se confirma grâce à une explication de Claudina en cours de Catéchèse. Elle nous avait enseigné l'origine du mal.

Selon l'évêque Irénée de Lyon du IVème siècle, des anges déchus se sont approchés de quelques femmes et elles ont été souillées à leur contact. Ils enseignèrent à ces femmes, ancêtres des sorcières, les drogues, les charmes, les herbes de la magie. L'ange Azazel alla plus loin, il leur enseigna aussi la fabrication des bracelets, des parures, des fards et tutti chianti.

-     Tu as signé un pacte avec Azazel. Tu es la méchanceté en personne ! Papy a dit que tu avais le diable au corps. Lui criais-je,  plus par révolte que par croyance dans les balivernes d'Irénée et autres docteurs de la foi.

Après ce pic de colère et de tristesse je suis allé me calmer de nouveau dans mon lit. Premièrement, je me suis mis à compter les moutons pour m'endormir. Déjà sous l'influence du dieu Morphèe je me suis mis à revivre en flash-back  le conte de la Louve de Valverde que grand-père m'avait raconté la veille au soir :

-     Écoute Wald ! Écoute attentivement, l'histoire de « La louve de Valverde ». Il ne faut pas en perdre une miette ! Il était une fois une louve aux deux chandelles qui hantait les régions montagneuses de Valverde...

***

Selon Grand-père, à cette époque-là, Valverde était un  gros bourg de quelques 900 âmes que la contrebande sauvait, bien que mal, de la misère. Il se situait en Espagne, à  deux heures de trot de la mule de mon grand-père. Il fallait emprunter un chemin de chèvres  et de mérinos, parsemé de cailloux et de trous dont il fallait se méfier les nuits où la lune jouait au salon des absents. Le chemin serpentait, tout en montant et en descendant sur l’échine bombée de la Serra de Malcata.

 Soudain, au détour d’un gros rocher en granite que le patois  frontalier nommait « calhau », les oreilles de la mule de grand-père se dressèrent comme deux cartouches coniques remplies de figues sèches.

Finalement, ce n’était qu’une louve. Elle allait boitillant, avec  ses deux petits louveteaux qui la suivaient à la queue leu leu. Bien que malheureuse, elle dégageait encore une mythique frayeur à l'enfant  que j'étais.  De ses  yeux, flashait une lumière jaune si intense que l'on avait l'impression qu'elle éclairait le chemin avec  deux  chandelles à l’huile d’olive.

Grand-père fit une pause et comme si son esprit était ailleurs, il dit en guise de conclusion:

-     Les loups, soyez gentils mangez de la verdure et  arrêtez de faire peur à mon petit lapin blanc, mon petit sauvage, mon petit Wald.

***

Et maintenant mon cher lecteur et compagnon de route, il est venu le moment, non pas de rire, mais plutôt le contraire. C'est avec un mal au ventre, qui gargouille dans mes tripes que j'écris ce que grand-père me raconta oralement.

Il avait un visage particulièrement abattu, dominé par une terrible tristesse. Il est certainement dit que, dans cette chaîne humaine que nous sommes, les uns après les autres, j'avais été probablement choisi pour coucher sur du papier ce qu'il était, son oralité, voir l'ancienne tradition villageoise.

***

J'ai bien vu, ce jour-là,  que grand-père ne voulait pas me parler de son arrestation, c'est-à-dire de sa promenade à l'ombre.

Il se souvenait certainement des paroles  qui provenaient du  cœur de pierre de grand-mère Isabel. Au village de Roustira certains habitants avisés la nommaient la Jésabel !  Comme je le laissais deviner plus haut, cette fois-ci mon grand-père n’avait pas pu user de sa ruse de contrebandier.

***

Voici sans plus tarder mon ami lecteur, peut-être, les causes de mes maux de ventre. Dans les années de mon enfance, je devais aller chantant et riant, les petits bras tendus, faisant le salut fasciste dans mon uniforme de la Jeunesse Portugaise.

Mais auparavant, entre 6 et 11 ans environ je devais suivre obligatoirement les cours de catéchèse de la seule institution religieuse officielle : le catholicisme. Les 2 institutions, religieuse et paramilitaire ainsi que les dires de mon grand-père, me perturbaient. Il me semblait être tiraillé, manipulé  de tous côtés. Et moi, j’avais seulement envie d'être un enfant.

***

Il m'est arrivé aussi d'avoir honte que mon grand-père fasse le métier, peu honnête, de contrebandier.  

C'est  ce que pensait le père Trampoline. Il me le fit savoir un jour, à la sortie du catéchisme. Le bon curé, que je croyais comme un père, posa  ses mains pataudes sur mon cou, tout en me poussant vers l'intérieur de la sacristie. Une fois dedans, il ferma la porte et me prit les mains dans les siennes. Elles étaient brûlantes. Il semblait éprouver du plaisir à me les réchauffer. Allait-il me lâcher, me suis-je dit. Au bout de quelques minutes je me suis senti mal à l'aise.

-     Je veux partir, mon papy m'attend à la maison, lui dis-je avec l'envie d'être à cent lieues de là.

Au même instant, contrarié, il me dit en me repoussant :

-     C'est vrai ce que l'on dit au village sur ton grand-père ?

-     Mais que dit-on sur mon grand-père, monsieur le curé ? lui demandais-je le regardant droit dans les yeux.

-     Eh bien ! …

Après une petite pause, baissant les yeux, gêné il ajouta :

-     L'on dit partout qu'il se consacre à ce malhonnête travail de contrebandier. Puis il ajouta menaçant :tu sais mon garçon, un contrebandier, n'est pas un bon travailleur, ni un bon chrétien, ni un bon portugais...

-     Mais vous ne savez pas ce que c'est que travailler, lui dis-je étonné de ma réponse.

Puis, dans une révolte qui me fit éclater en pleurs étouffés de sanglots, je criais :

-     Vous mentez, vous mentez ! Mon papy !... Ce n'est pas vrai, mon papy a beaucoup d'amis, mais vous lui voulez du mal. Je vous déteste... dis-je en détalant de l'église, comme le lièvre devant la menace du chasseur, sans pleurs, mais avec une colère qui naissait pour la première fois en moi.

***

Le négoce de la contrebande était lié à la situation économique causée par la guerre. Dans la période 1936-39, la pauvreté des personnes allait grandissant, chaque jour davantage, durant ces trois longues années de la  Guerre Civile d'Espagne, que l'on nommait par habitude, le Pays Voisin.

Cette dénomination traduisait une amitié entre les gens noyés dans la même difficulté des deux côtés de la frontière et qui, en réalité, formaient une même famille en difficulté.

La contrebande était une façon pour les pauvres gens de pouvoir avoir un peu plus et pour moins cher que dans le commerce légal. La faim augmentait et l'argent disparaissait. Le plus important de tout, c'était de pouvoir manger un peu.

***

La Reine sainte Isabel

 

Ma grand-mère Isabel portait le même prénom que la  reine sainte du Portugal, l'épouse du roi troubadour dom Denis Ier. C'était là, hélas, leur unique point commun ! La reine Isabel, en plus de son haut statut, était une femme de cœur, aimant faire du bien sans regarder à qui. Ma grand-mère, elle, n'avait pas de cœur vis-à-vis des autres et encore moins à l'égard de ses proches.

La reine, qui n'était pas encore sainte, un jour fut dénoncée pour « dissipations du trésor royal » qu'elle dépensait en aumônes et soins auprès des indigents. Un jour d'hiver, surprise par le roi, elle n'eut que le temps de cacher sa bourse sous son manteau. Le roi, voyant sa gêne, lui demanda avec autorité :

-